L'ASKLÉPIEION DE CORINTHE

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L'ASKLÉPIEION DE CORINTHE

Message  Arlitto le Mer 2 Mar - 16:06

L'ASKLÉPIEION DE CORINTHE


Banquets des temples
L’objet de cette chronique d’archéologie porte trop rarement, sans doute, sur quelque sujet du Nouveau Testament. La traduction française d’un ouvrage majeur d’un professeur de l’École biblique de Jérusalem nous offre l’occasion de corriger un peu cette anomalie [1]. L’auteur réunit et commente tous les textes d’écrivains anciens sur cette ville prestigieuse, en y ajoutant les données archéologiques qui illustrent et confirment certains faits mentionnés dans les épîtres de Paul aux Corinthiens; cette mine d’informations a pu faire dire au signataire de la préface que l’on y trouve « tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Corinthe sans savoir où le trouver »!
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Les ruines de l’Asklépieion de Corinthe
(photo : Niko Lipsanen ; licence : [ltr]Creative Commons[/ltr])

     La ville de Corinthe a joué un rôle de premier plan, dans l’Antiquité, comme grand centre commercial de la Méditerranée orientale. Elle fut complètement dévastée par les Romains en 146 avant J.-C., puis rebâtie par Jules César en 44 avant J.-C. Il y établit une forte colonie d’affranchis romains, d’où les deux grandes ethnies qui l’habitaient au temps de Paul (Grecs et Romains).
     Un des problèmes qui se pose à la jeune Église de Corinthe et que Paul tenta de résoudre concerne l’attitude que peut prendre le chrétien face aux idolothytes, ou les viandes consacrées aux idoles. Paul discute longuement de ce trait de la vie courante dans un monde encore païen (1 Co 8-10). Les fouilles américaines en cours depuis plusieurs années déjà éclairent fort joliment certains traits de cette pratique auxquels Paul fait allusion.
     D’après les remarques de Paul, on pouvait consommer ces viandes qui avaient d’abord été offertes aux dieux (idoles) dans les maisons privées, puisqu’on pouvait se les procurer dans les marchés; en effet il utilise le terme makellos qui est de toute évidence une grécisation du macellum latin (marché; voir 1 Co 10,25). Lors des grandes fêtes, on devait être inondé de ce genre de denrée. L’écrivain Plutarque, né près de Corinthe au temps du séjour de Paul, raconte l’anecdote suivante qui se passa chez un certain Aristion : « Le cuisinier d’Aristion recevait des félicitations de la part des invités pour avoir préparé un repas excellent, en particulier, pour avoir servi le coq que l’on venait de sacrifier à Héraclès (l’Hercule des latins connu pour ses exploits de force) aussi tendre que s’il avait été tué la veille, alors qu’il était au contraire du jour même et tout frais. Aristion nous dit que c’était facile à obtenir car il suffisait de suspendre la bête à un figuier aussitôt après l’avoir égorgée. » Les archéologues américains ont mis au jour ce marché de Corinthe près de l’agora, soit le centre de la vie publique de la ville ancienne. Il était donc possible pour un chrétien bien averti et solide dans sa foi de se procurer discrètement ces viandes et d’en faire usage en famille derrière les portes closes de sa maison. Le « fort » (l’ayant connaissance) ne risque pas ainsi de scandaliser le « faible », qui n’est que nouvellement sorti du paganisme.
     Mais Paul nous dit encore qu’un tel usage de viandes offertes aux dieux pouvait avoir lieu en public, soit dans l’enceinte même du temple : « Si quelqu’un te voit, toi qui as la science, attablé dans un temple d’idoles, sa conscience à lui qui est faible ne va-t-elle pas se croire autorisée à manger des viandes immolées aux idoles? » (1 Co 8,10). Il existe donc cette nouvelle occasion qui échappe à la loi de la discrétion. C’est ici que les fouilles nous éclairent de façon inattendue et fulgurante.
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     Dans la partie nord de la ville, près d’une source abondante, on découvrit le sanctuaire d’Asclépios (le Sérapis des latins), le dieu des guérisons; on appelait Asklepeion (ou Serapeion) cette installation à vocation religieuse, sans en nier la valeur de lieu de repos et de délassement. Vitruve, auteur latin de la fin du Ier siècle avant J.-C., écrit en effet : « Pour tous les temples on devra choisir les sites les plus sains avec des sources appropriées là où l’on doit ériger des Sanctuaires, particulièrement en l’honneur d’Asklépios et de Salus, et en général pour les dieux dont le pouvoir de guérir agit manifestement sur les gens. Car les personnes malades transportées d’un lieu malsain dans un lieu sain où l’eau provient de fontaines salubres retrouveront plus rapidement la santé. Il en résultera pour la divinité une réputation et une autorité accrues. » L’Asklépieion de Corinthe illustre très bien les raisons du choix de son lieu.
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      Le plan de l’ensemble de l’installation, nous donnant ses trois dimensions, nous montre que le temple lui-même était bâti sur une petite hauteur, auquel on avait accès par une rampe. Devant lui s’étendait une grande cour carrée à ciel ouvert et bordée de portiques sur ses quatre cotés. Le portique nord abritait la source, dont les eaux étaient recueillies dans de grands réservoirs. Mais la partie de l’Asklépeion qui nous intéresse davantage est le bâtiment à deux étages, adossé à la colline et reliant le temple proprement dit et la cour, que l’on désigne sous le terme général d’abaton, ou lieu saint. Le premier étage, situé au niveau de la cour et juste derrière son portique est, était occupé par trois salles de dimensions égales dont la destination ne fait aucunement difficulté.
     En effet, sept couches étaient disposées autour de trois des murs de chacune des salles; les couches de coin pouvaient facilement accommoder deux personnes. Onze personnes pouvaient donc y prendre place. Devant chacune des couches une petite table était encore en place. Au centre de la pièce, on y a découvert une dalle carrée noircie et craquelée par le feu. De toute évidence ces salles servaient à la tenue de banquets, avec la possibilité même d’y faire la cuisine.
Quelle est la nature de ces banquets? Il ne fait pas de doute que des repas d’action de grâces pour des guérisons, des naissances, des mariages pouvaient y être célébrés. Toutefois un petit billet d’invitation trouvé à Corinthe laisse entendre qu’on pouvait aussi y prendre un simple repas de réjouissance profane, entre amis et dans un lieu frais et tranquille, bien que la présence immédiate du dieu dans son temple lui confère du même coup un certain caractère religieux; on y lit en effet : « Herais t’invite à dîner dans la salle du Sérapeion (Asklépeion) à un banquet du Seigneur Sérapis (Asklépeios), demain le onze à partir de la neuvième heure. » Il est donc clair qu’un chrétien pouvait recevoir une telle invitation d’amis non encore convertis. Paul confirme d’ailleurs une telle invitation : « Si un infidèle vous invite et que vous acceptez d’y aller, mangez ce qu’on vous servira, sans poser de question par motif de conscience. » (1 Co 10,27) En soi rien ne pouvait empêcher le fidèle d’y répondre, puisqu’il sait très bien que le lieu de ce banquet n’ajoute rien à la valeur de ce repas.
     Pour lui, il n’y a de Dieu que le Père de Jésus-Christ, lui-même son seul Seigneur (1 Co 8,5-6). Toutefois, il doit veiller à ce qu’un chrétien plus faible et moins au fait de toutes les dimensions de sa foi ne le voit ainsi attablé, et qu’il lui soit du même coup une occasion de scandale. Cette discussion de Paul sur l’attitude du chrétien face à des habitudes alimentaires (idolothytes), non totalement innocents au plan de la religion païenne, est singulièrement éclairée par la découverte de textes anciens et de vestiges archéologiques.
[1] R. Murphy O’Connor, Corinthe au temps de S. Paul, Paris, Cerf, 1986.
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Re: L'ASKLÉPIEION DE CORINTHE

Message  Arlitto le Mer 2 Mar - 16:06

Pieds, mains, têtes, oreilles...
La [ltr]chronique précédente[/ltr] portait sur l’Asklépiéion de Corinthe, sanctuaire d’Asklépios, dont les trois salles à manger rendaient plus vivantes les discussions de Paul sur la participation de chrétiens à des repas pris dans les temples et la manducation de viandes offertes aux idoles, ou les idolythes (1 Co 8-10). Après avoir brièvement réglé les difficultés entourant le voile des femmes et la célébration du « repas du Seigneur » (1 Co 11), Paul en vient à démontrer la profonde unité de l’Église, malgré la diversité des dons, sans doute parce que les divisions naissaient au sein de la jeune communauté (1 Co 12).
     Dans un texte très bien construit, Paul commence par énumérer un certain nombre de charismes ou dons d’un même Esprit qui concourent à l’édification d’une même vie ecclésiale. La diversité des dons reçoit donc son unité dans une source et un but communs (vv. 1-11). En bon pédagogue, Paul explique cette unité dans la diversité par l’image des différents membres du corps humain, qui constituent un tout à des titres pourtant bien divers; il mentionne le pied, la main, l’oreille, l’œil, la tête et les organes sexuels. Tous sont importants et nécessaires pour la bonne marche de tout le corps; ainsi en est-il de nous tous dans ce seul corps que nous formons dans le Christ, éliminant même les différences raciales et sociales (vv. 12-26). Puis Paul applique cette imagerie aux divers dons de l’Esprit qui se manifestent dans les apôtres, les prophètes, les docteurs, les thaumaturges, les guérisseurs et ceux qui parlent en langues, sans pour autant nuire à l’unité du corps du Christ (vv. 27-30).
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Asklépios, dieu grec des guérisons et de la médecine.

     Le même Asklépiéion de Corinthe, que nous avons décrit dans la chronique antérieure, jette une lumière intéressante sur deux traits de cette démonstration de Paul : la double mention des dons de guérison (vv. 9-10.28-30) et la comparaison des membres du corps humain (vv. 14-26).
Le dieu Asclépios des Grecs est bien connu comme le dieu des guérisons et de la médecine. On le représente toujours tenant à la main son symbole : un bâton de voyageur autour duquel s’enroule un serpent, représentant à la fois la mort, par la gravité de sa morsure, et la vie, puisqu’il se régénère annuellement, en changeant de peau. Son fils Télesphore, dont le nom signifie « celui qui donne la plénitude » (santé), est aussi associé à ces mêmes vertus de guérison; même sa fille Hygie (notre mot « hygiène » vient de son nom) personnifie la santé, que son père essaie d’assurer à ses fidèles.
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     Très tôt dans l’histoire religieuse grecque, des sanctuaires furent érigés en l’honneur d’Asklépios. On choisit des lieux agréables, de préférence près de sources salubres, dans la vicinité d’un bois, ou encore près de grottes d’où émanent des eaux. On y bâtit évidemment un temple en l’honneur du dieu, mais aussi des bâtiments, couloirs et portiques, où les malades peuvent dormir, car, croit-on, Asklépios apparaît au malade, en songe, pour lui révéler sa guérison et la façon de la réaliser. En signe de reconnaissance pour une telle faveur obtenue, le fidèle laisse un ex-voto au sanctuaire qui peut être une simple inscription de reconnaissance, surtout un petit modèle en terre cuite de la partie de son corps qui a été guérie. On comprend alors facilement que ce soit autour de ces sanctuaires à Asclépios que se soient développées les écoles de médecine, dont les progrès se reflètent en partie dans les pratiques de guérison suggérées par le dieu dans les songes qu’il provoque chez ses fidèles. La plus connue de ces écoles est sans contredit celle de l’île de Cos fondée par le savant Hippocrate, considéré comme le père des médecins.
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     L’archéologie a révélé plusieurs de ces sanctuaires en l’honneur de ce dieu guérisseur. Ceux d’Epidaure, en Grèce, et de Pergame, en Asie Mineure, nous ont très clairement informés sur leur structure et leur fonctionnement. On a trouvé quelques vestiges d’une telle installation à Rome, sur l’île du Tibre, en l’honneur d’Esculape, nom latinisé de l’Asclépios grec; même à Jérusalem, depuis le IIe siècle avant J.-C., le culte d’Asklépios est en plein essor — nous reviendrons sur cette découverte dans une prochaine chronique, car elle nous explique certains traits d’un récit de l’évangile de Jean (ch. 5).
     L’Asklépiéion de Corinthe compte parmi ces sanctuaires riches en information sur le culte de ce dieu guérisseur. Nous avons déjà donné le plan de l’ensemble du sanctuaire dans notre première chronique; nous ne reproduisons ici que la partie de la cour devant le temple; elle en était séparée par ce bâtiment qui renfermait des salles à banquets.
     Cette cour à ciel ouvert était bordée sur ses quatre côtés par des portiques spacieux où on pouvait facilement passer la nuit, étendu sur des nattes ou des tapis. L’eau de la source est recueillie dans plusieurs bassins au sud et dans le coin sud-ouest; l’eau joue un rôle important dans ces pratiques de guérison. Surtout, tout autour des bâtiments et à l’intérieur, on a fait la découverte d’un très grand nombre d’ex-voto : des petits modèles en terre cuite de mains et de pieds, de bras et de jambes, d’oreilles et d’yeux, de seins et d’utérus, d’organes génitaux d’hommes et de femmes. Il ne fait aucun doute que le sanctuaire était fréquenté avec beaucoup d’assiduité et, selon toute apparence, avec un certain succès. Paul, après avoir discuté de la présence de chrétiens dans les salles à manger de ce sanctuaire, a pu sans peine proposer sa comparaison des divers dons de l’Esprit dans l’Église à différents membres du corps humain à la vue de tous ces membres épars, laissés là en témoignage de reconnaissance pour une guérison obtenue. L’originalité de l’imagerie de Paul s’explique donc facilement par cette pratique des sanctuaires d’Asklépios. Et nous ne devons pas oublier qu’à deux reprises Paul laisse bien entendre que des chrétiens jouissaient aussi de dons de guérison, grâce à l’Esprit qui crée l’unité de toute l’Église.
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