HISTOIRE DE LA BIBLE EN FRANCE

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HISTOIRE DE LA BIBLE EN FRANCE

Message  Arlitto le Lun 15 Aoû - 15:19

Rappel du premier message :

HISTOIRE DE LA BIBLE EN FRANCE

ET FRAGMENTS RELATIFS À L'HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BIBLE


Daniel LORTSCH, Agent général de la Société Biblique Britannique et Étrangère

Préface de M. le pasteur Matthieu LELIÈVRE

1910 — Texte global

Le texte publié par Biblique est contient tout le livre original, hormis quelques illustrations, la partie relative au colportage, des remerciements et un sonnet de R.S. ; les errata, corrections et additions publiés à part et séparément, ont été pris en compte (contrairement à une ré-édition récente obtenue par photocopie de la première moitié de l’ouvrage de D. Lortsch). 
Biblique est partage la plupart des opinions de l’auteur, mais pas toutes.





1 - Préface
Par Matth. LELIÈVRE, pasteur.

La Bible en France ! Les deux mots que rapproche le titre de cet ouvrage, mettent en face l'un de l'autre un grand livre et un grand peuple, — un peuple dont l'influence morale dans le monde eût décuplé s'il avait consenti à devenir le peuple de la Bible, — un livre dont l'action sur la race humaine eût été, sans doute, plus grande et plus rapide, s'il avait eu à son service cette incomparable semeuse d'idées qu'est la France. La France avait assurément besoin de la Bible plus que la Bible n'avait besoin de la France ; il n'en est pas moins fâcheux que la cause biblique, qui est la cause même de Dieu, n'ait pas pu s'appuyer, dans sa croisade contre les puissances du mal, sur la civilisation française, restée païenne à tant d'égards sous des dehors chrétiens.

Il y a pourtant une histoire de la Bible en France, et il faut remercier M. Lortsch d'en avoir rassemblé, avec un soin pieux et un zèle de bénédictin, les fragments épars. Il était bien l'ouvrier tout désigné pour une telle entreprise. Agent général en France de la noble Société biblique britannique et étrangère, et appelé, à ce titre, à diriger les travaux des colporteurs bibliques, il s'est voué, avec un enthousiasme que rien ne lasse, à cette belle tâche : mettre l'âme française en contact avec l'Évangile. Et en y travaillant, il s'est trouvé amené naturellement à rechercher, dans le passé, les tentatives faites dans ce but. C'est de ces recherches qu'est sorti l'ouvrage dont nous écrivons la préface.

L'accueil fait à ce livre avant même sa publication, par plus de douze cents souscripteurs, suffirait à montrer qu'il y a dans notre pays un public nombreux qui s'intéresse aux destinées de la Bible et a le pressentiment que cette histoire est une mine singulièrement riche à explorer. Il faut remercier l'auteur d'avoir voulu populariser des faits qui semblaient réservés aux érudits et aux spécialistes, et d'avoir arraché à la poussière des bibliothèques tant de vénérables documents, dont l'existence suffirait à attester que la Bible a eu un rôle important dans l'histoire de notre civilisation et de notre langue. Il ne serait peut-être pas difficile d'établir que, pendant le moyen âge, la France a été la plus biblique des nations de l'Europe. Il conviendrait d'ajouter toutefois que cette culture biblique fut forcément superficielle, d'abord parce que, avant la découverte de l'imprimerie, la Bible restait un livre plus ou moins aristocratique et peu accessible au peuple, et ensuite parce que l'Église romaine se défia de bonne heure du livre qu'elle faisait profession de vénérer, mais dans lequel, par un sûr instinct, elle pressentait un ennemi. Les vieilles Bibles enchaînées dans les bibliothèques des monastères, voilà le symbole parlant de la situation faite au livre de Dieu pendant l'époque médiévale. Ce sont nos réformateurs qui ont prononcé la Parole du Christ, sur ce Lazare revenu à la vie : « Déliez-le et laissez-le aller ! »

Dés lors, les destinées de la Bible sont inséparables de celles de la Réforme. Celle-ci fut la restauration du christianisme primitif et authentique, et en même temps la mise en lumière des Saintes Écritures. Sans s'être concertés et avec un ensemble où l'on reconnaît l'action divine, les réformateurs se montrent au monde, un livre à la main. Wicliffe et Tyndale en Angleterre, Luther et Mélanchthon en Allemagne, Lefèvre d'Étaples, Olivétan et Calvin en France, sont les hommes de la Bible. La mettre à la portée du peuple en la traduisant en langue vulgaire, l'expliquer par la prédication et par le livre, telle est leur tâche. La Bible fut pour eux le pic qui démolit, la truelle qui bâtit, l'épée qui combat. De la Parole écrite, on peut dire ce que dit saint Jean de la Parole vivante : « En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes ». Mais elle aussi naquit pour être « un signe qui provoque la contradiction ».

Nulle histoire n'est plus tragique et plus glorieuse à la fois que l'histoire de la Bible en France depuis la Réformation ; ailleurs, elle a eu des succès plus grands et a exercé une influence plus étendue ; mais nulle part elle n'a peut-être suscité autant d'amour, fait verser autant de larmes, exigé autant de sacrifices que chez nous. Elle a été le livre d'une minorité, toujours combattue, persécutée, méprisée. Ce caractère de la Bible française explique les dédains dont elle a souffert de la part des distributeurs de la renommée. Tandis que la Bible allemande et la Version anglaise « autorisée » devenaient des monuments littéraires de premier ordre et exerçaient une vraie maîtrise sur la langue nationale, la traduction française d'Olivétan restait, en dépit de révisions successives, le livre d'une minorité, dont le style retardait toujours de cinquante ou de cent ans sur la langue courante. Ce n'est que d'hier que notre Bible a renoncé à son style réfugié, dont les particularités étaient comme les cicatrices du soldat blessé dans maintes batailles.

Et que d'autres cicatrices, glorieuses celles-là, portent nos vieilles Bibles françaises ! Arrêtons-nous avec un respect ému devant ce vénérable in-folio du seizième siècle, qui a réussi à parvenir jusqu'à nous, alors que tant d'autres furent brûlés sur le bûcher ou lacérés par les mains du bourreau ou du prêtre. Cette vieille Bible huguenote, qui s'offre à nos regards avec ses feuillets rongés par l'humidité et souillés par le contact des doigts qui les ont tournés ; avec sa reliure disloquée et noircie par la fumée des grandes cheminées de cuisine, quelles aventures elle raconterait si elle pouvait parler ! Pour la dissimuler aux yeux des malintentionnés et des espions, on la cachait sous un tabouret, ou dans une cachette pratiquée dans l'épaisseur d'un mur, ou à l'intérieur du foyer ; dans les jours les plus mauvais, on l'ensevelissait sous les dalles de la maison, ou même dans une fosse creusée dans un champ, sauf à l'exhumer quand la persécution se calmait. Moins intéressante en apparence, mais d'un usage plus pratique, était la Bible de petit format, ordinairement accompagnée du psautier, du catéchisme et de la liturgie, qui pouvait plus facilement que l'in-folio traverser la frontière, dans la pacotille du colporteur, ou, glissée dans la poche, accompagner le prédicant ou le fidèle aux assemblées du Désert, dans les prisons et sur les bancs des galères.

On est dans l'admiration devant la forte culture biblique des huguenots du seizième et du dix-septième siècle, même lorsque la persécution proscrivait la Bible et qu'il était presque impossible de se la procurer. On trouvera plus loin (chapitre III, § 3) des preuves de ce fait, en ce qui concerne le seizième siècle, d'après le martyrologe de Crespin. Le fait est tout aussi certain pour l'époque qui suivit la Révocation de l'Édit de Nantes. Ceux qui résistèrent aux dragons et aux prêtres ou qui se relevèrent de leur défaillance momentanée, étaient des hommes et des femmes qui connaissaient leur Bible à fond et pouvaient tenir tête aux adversaires. Les lettres des galériens et des prisonniers montrent que, chez les laïques de toutes les classes, et chez les femmes comme chez les hommes, l'Évangile fut bien, selon le mot de Vinet, « la conscience de la conscience ». On peut même affirmer que la force de résistance fut en raison directe de la connaissance de la Bible, et que plus la piété fut biblique et plus incorruptibles furent les âmes. Les lettres des forçats pour la Foi, Isaac Le Fèvre, Élie Neau, Louis de Marolles, les frères Serres ; les sermons des pasteurs du Désert, Claude Brousson, Antoine Rocher, Paul Rabaut ; les mémoires de Blanche Gamond, l'héroïque prisonnière de l'hôpital de Valence ; les fragments des « témoignages » d'une Isabeau Vincent, la bergère de Crest et d'autres « petits prophètes » des Cévennes ou du Dauphiné, montrent à quel point l'âme huguenote fut saturée de la plus pure quintessence de l'enseignement biblique.

Du fond des cachots du château d'If, le galérien Céphas Carrière écrivait : « Malgré la vigilance de nos ennemis, nous avons la consolation d'y faire nos exercices de piété, d'y chanter les louanges du Seigneur, d'y lire la sainte Parole, de même qu'on pourrait faire dans une chambre parée et ornée, et nous pencher sur le sein de notre Sauveur et y laisser couler nos larmes. Je m'estime plus heureux dans ces lieux que dans des palais où je n'aurais pas la liberté de servir mon Dieu ».

C'est aussi du château d'If qu'un autre galérien, Élie Neau, écrivait à des amis qu'il avait pu conserver une Bible anglaise, dont la lecture faisait ses délices : « Ainsi, disait-il, je suis plus riche que mes ennemis ne croient ; dans ma plus grande pauvreté, je suis assuré que je suis plus riche qu'eux. Oh ! s'ils savaient combien un homme est riche lorsqu'il est pénétré des rayons de la face de son Dieu ! »
Ces témoignages, auxquels on pourrait en joindre beaucoup d'autres, montrent à quelle source nos pères puisèrent leur force et leur sérénité dans la longue affliction à laquelle ils furent soumis. Ils furent des hommes de la Bible, au sens le plus complet de ce mot. On pourrait même dire qu'ils le furent avec excès, surtout lorsqu'ils prirent les armes pour la défense de leur foi et pour tirer vengeance de leurs ennemis. Vivens, Cavalier, Roland et les Camisards, comme les Huguenots du seizième siècle, s'autorisèrent des exemples de l'Ancien Testament pour courir sus à ceux en qui ils voyaient des Amalécites ou des Philistins. Mais le plus souvent ils demandèrent à la Bible des leçons de patience plutôt que de représailles et prirent pour modèle Jésus plutôt que Josué.

Il n'est pas douteux que l'extrême rareté d'exemplaires des livres saints, pendant le siècle qui va de la Révocation à la Révolution, n'explique en une grande mesure l'état de tiédeur où le protestantisme français retomba, malgré la restauration, plus ecclésiastique que religieuse, dont Antoine Court fut l'instrument. Les Bibles manquaient, et le protestantisme sans la Bible dans toutes les maisons et dans toutes les mains, n'est qu'une protestation stérile et qu'une tradition impuissante.

La vraie restauration des Églises réformées de France, au sens complet et profond de ce mot, ne date ni d'Antoine Court, ni surtout de Napoléon. Elle date de ce retour à la piété qu'on a appelé le Réveil, et ce retour à la piété fut essentiellement un retour à la Bible. Chez nous, comme en Angleterre et dans d'autres contrées, le Réveil a donc dû se donner cet organe indispensable que sont les Sociétés bibliques. La Réformation du seizième siècle a largement utilisé l'imprimerie pour multiplier les exemplaires des Saintes Écritures ; elle a de plus connu et pratiqué le colportage biblique, et plusieurs de ses colporteurs ont été des héros et des martyrs ; mais elle n'a pas possédé ces puissantes sociétés, qui seules ont pu mettre la Bible entre toutes les mains, en en faisant, non plus un objet de commerce, sur lequel le libraire a son profit légitime, mais un instrument d'évangélisation que l'on livre à prix coûtant, et même gratuitement. Le Réveil a donc ajouté, aux moyens anciens de diffusion de la Bible, la puissance de l'association, cette découverte du dix-neuvième siècle, et il a utilisé toutes les ressources que la science moderne lui a fournies, tant pour la traduction et la révision des livres saints, que pour leur multiplication et leur dissémination rapide sur tous les points du globe.
La France a participé à ce mouvement d'évangélisation par la Bible, tant par les immenses bienfaits qu'elle a reçus de la Société biblique britannique et étrangère, que par la création de Sociétés françaises, qui tiennent à honneur de la considérer comme leur mère. Cette propagande a atteint des proportions si vastes, que ce n'est peut-être pas exagérer que de supposer que le nombre d'exemplaires de la Bible ou du Nouveau Testament répandus en France en une seule année égale le nombre vendu dans les trois siècles qui ont suivi la Réforme.

C'est cette histoire de la Bible en France que M. Lortsch raconte dans ce livre, où il a réuni des faits et des documents de grande valeur. Nous sommes assuré d'être l'organe de tous ceux qui le liront en le remerciant d'avoir doté notre littérature protestante d'un ouvrage de premier ordre qui lui manquait.
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Re: HISTOIRE DE LA BIBLE EN FRANCE

Message  Arlitto le Lun 15 Aoû - 16:05

29 - L'Église Romaine et la Bible

On se demande souvent quelle est la véritable attitude officielle de l'Église romaine à propos de la lecture de la Bible par les fidèles, et aussi si l'Église romaine, comme telle, fait quelque chose pour répandre les Écritures. Voici la réponse à ces questions.
29.1 - Les décrets et instructions

L'interdiction portée par l'Église romaine de lire les livres saints remonte, comme on l'a vu point 5 – chapitre 2, au concile de Toulouse en 1229. Voici les principales décisions ou instructions qui sont intervenues depuis.
Citons d'abord les décrets du concile de Trente. Voici les paragraphes 16 et 17 de la session IV, sur « l'usage des saints livres » (*).

(*) Histoire du Concile de Trente de PALLAVICINI, traduite et publiée par l'abbé Migne (1844), colonnes 20, 21. Nous modifions la traduction dans deux ou trois endroits pour la rendre plus exacte. On trouvera plus loin (point 29.4 du texte global = point 1.4 de la partie 7 « L’Église romaine et la Bible »), le paragraphe 15, qui indique l'adoption de la Vulgate par le Concile, et le sens de cette adoption.

§ 16. Pour arrêter et contenir les esprits agressifs (petulantia), le Concile ordonne que dans les choses de la foi ou de la conduite en tant que celle-ci concerne le maintien de la doctrine chrétienne, personne, se confiant en son propre jugement, n'ait l'audace de tirer l'Écriture sainte à son sens particulier, ni de lui donner des interprétations, ou contraires à celles que lui donne et lui a données la Sainte Mère l'Église à qui il appartient de juger du véritable sens et de la véritable interprétation des Saintes Écritures, ou opposées au sentiment unanime des Pères, encore que ces interprétations ne dussent jamais être publiées (*1). Les contrevenants seront déclarés par les ordinaires (*2), et soumis aux peines fixées par le droit.

(*1) Etiamsi nullo unquam tempore in lucem edendae forent. Donc, ce que le Concile interdit, ce n'est pas seulement de publier, c'est aussi de concevoir des interprétations contraires à celle de l'Église.
(*2) L'Ordinarius, c'est le chef du diocèse.

§ 17. Voulant aussi, comme il est juste et raisonnable, mettre des bornes en cette matière à la licence des imprimeurs, qui, maintenant sans règle et sans mesure, c'est-à-dire croyant que tout leur est permis, non seulement impriment sans permission des supérieurs ecclésiastiques les livres mêmes de l'Écriture sainte avec des explications et des notes de toutes mains indifféremment, donnant bien souvent une fausse indication du lieu de l'impression, et souvent même le supprimant tout à fait ainsi que le nom de l'auteur, ce qui est un abus encore plus considérable ; mais se mêlent aussi de débiter au hasard et d'exposer en vente sans distinction toutes sortes de livres imprimés çà et là, de tous côtés ; — le Saint Concile a résolu et ordonné qu'au plus tôt l'Écriture sainte, particulièrement selon cette édition ancienne et vulgate, soit imprimée le plus correctement qu'il sera possible, et qu'à l'avenir il ne soit permis à personne d'imprimer aucuns livres traitant de choses saintes sans le nom de l'auteur, ni même de les vendre ou de les garder chez soi, s'ils n'ont été examinés auparavant et approuvés par l'ordinaire, sous peine d'anathème et de l'amende pécuniaire portée au canon du dernier concile de Latran. Et si ce sont des réguliers, outre cet examen et cette approbation, ils seront encore obligés d'obtenir permission de leurs supérieurs, qui feront la revue de ces livres suivant la forme de leurs statuts. Ceux qui les débiteront ou les feront courir en manuscrits sans avoir été auparavant examinés et approuvés, seront sujets aux mêmes peines que les imprimeurs, et ceux qui les auront chez eux ou les liront, s'ils n'en déclarent les auteurs, seront eux-mêmes traités comme s'ils en étaient les auteurs propres. Cette approbation que nous désirons à tous les livres sera donnée par écrit et sera mise en vue à la tête de chaque livre, qu'il soit imprimé ou écrit à la main ; et le tout, c'est-à-dire tant l'examen que l'approbation, se fera gratuitement, afin qu'on n'approuve que ce qui méritera approbation, et qu'on rejette ce qui devra être rejeté.

Dans la Profession de foi de Trente, que doivent, d'après son titre, accepter tous les ecclésiastiques romains, on lit, article XXI :
Nous confessons que l'Écriture sainte est imparfaite et lettre morte tant que le Souverain Pontife ne l'a pas expliquée et n'en a pas permis la lecture aux laïques (*).

(*) Confitemur Scripturam Sanctam esse imperfectam et litteram mortuam, quousque a Summo Pontifice ea non fuerit explicita, et Laicis ad legendum concessa.

Le pape Pie IV, en 1564, défendit, par la quatrième règle de l'Index, la lecture de la Bible en langue vulgaire.
Comme l'expérience prouve, dit cette règle de l'Index, que si l'on permet indistinctement la lecture de la Sainte Bible, il en arrivera par la témérité des hommes plus de mal que de bien, il dépendra de la discrétion de l'évêque de pouvoir accorder, sur l'avis du curé ou du confesseur, la lecture d'une version de la Bible en langue vulgaire.
Sixte V et Clément VIII agirent de même. Le pape Benoît XIV, en 1757, spécifia quelles étaient les versions permises.
Les versions de la Bible vulgaire, dit-il, ne doivent être permisese que lorsqu'elles sont publiées avec des notes tirées des Saints Pères ou d'autres auteurs savants et catholiques.
Pie VII adressa, le 28 juin 1816, à l'archevêque de Gnesne, métropolite de Pologne, la bulle suivante :

Je déclare que les associations formées dans la plus grande partie de l'Europe, pour traduire en langue vulgaire et répandre la loi de Dieu, me font horreur, et qu'elles tendent à renverser la religion chrétienne jusque dans ses fondements, qu'il faut détruire cette peste par tous les moyens possibles, et dévoiler les machinations impies de ces novateurs, en prévenant le peuple contre de telles embûches, dressées pour les précipiter dans une ruine éternelle.

Léon XII, dans son Encyclique de 1824, s'exprime ainsi :

L'iniquité de nos ennemis a fait de tels progrès, qu'outre le déluge de livres pernicieux et par eux-mêmes funestes à la religion, ils s'efforcent de faire tourner au détriment de la religion même les saintes lettres qui nous ont été données pour son affermissement.

Vous n'ignorez pas, vénérés frères, qu'une Société généralement dite biblique, s'en va audacieusement de par le monde entier, et au mépris des Saints Pères, en opposition au décret si connu du Concile de Trente, s'efforce, de toutes manières, et en concentrant toutes ses forces, de traduire ou plutôt de pervertir les livres sacrés dans la langue vulgaire de tous les peuples. Il faut donc vivement redouter de voir, comme on l'a déjà vu,… une interprétation perverse faire de l'Évangile de Christ l'Évangile de l'homme ou plutôt du démon.

Pour écarter cette peste, plusieurs de nos prédécesseurs ont déjà promulgué des décrets. On y voit, par beaucoup d'emprunts soigneusement et sagement faits aux divines Écritures et à la tradition, combien cette invention pleine de ruse (vaferrimum) est nuisible à la foi et aux mœurs. Et nous aussi, en vertu de notre charge apostolique, nous vous exhortons, vénérés frères, à vous donner toute la peine possible pour détourner votre troupeau de ces pâturages meurtriers. Persuadez, suppliez, insistez en temps et hors de temps, multipliez la patience et l'instruction pour que vos fidèles, s'en tenant exactement aux règles de notre congrégation de l'Index, se persuadent bien que si on laisse les écrits sacrés se répandre indifféremment de côté et d'autre, il en résultera, à cause de la témérité des hommes, plus de mal que de bien.

Le pape Grégoire XVI condamne les Sociétés bibliques, et, le 7 janvier 1836, il promulgue un décret rendu sur la proposition de la Congrégation de l'Index, dans lequel on lit ces paroles, qui précisent encore la règle de Benoit XIV :
Les versions de la Bible dans la langue du peuple ne doivent pas être autorisées, à l'exception de celles qui auront été approuvées par le Siège apostolique, ou publiées avec des notes.

En 1844, Grégoire XVI condamnait encore violemment les Sociétés bibliques.
Pie IX, en 1846, accusa les Sociétés bibliques d'expliquer les Écritures dans un sens pervers. En 1864, il les condamna dans le Syllabus, et les rangea parmi les « principales erreurs de notre temps ».
L'article IV du Syllabus a pour titre : Socialisme, Communisme, Sociétés secrètes, Sociétés bibliques, Sociétés clérico-libérales, et débute ainsi :

Les fléaux (pestes) de ce genre ont été condamnés souvent et dans les termes les plus sévères dans l'Encyclique du 9 novembre 1846, dans l'Allocution du 20 avril 1849, dans l'Allocution du 9 décembre 1854, dans l'Encyclique du 10 août 1863.

Pie IX a donc condamné les Sociétés bibliques au moins cinq fois pendant son pontificat.
Le pape Léon XIII a renouvelé à ce sujet les prohibitions faites par ses prédécesseurs dans sa Constitution « Officiorum » du 6 février 1897, sous peine d'excommunication encourue ipso facto.
« En résumé, nous a écrit M. l'abbé Hutin, la lecture des livres saints est interdite à tous, prêtres et fidèles, sous les peines les plus sévères (excommunication), à moins que la traduction en langue vulgaire ne soit accompagnée de notes empruntées aux Pères et commentateurs catholiques et approuvée par le Saint-Siège. Néanmoins il est permis aux prêtres et laïques studieux de lire la Bible même dans des versions non approuvées, à la condition qu'ils aient obtenu une permission de l'Index. Cette permission ne s'accorde que contre espèces sonnantes et trébuchantes et n'est valable que pour cinq ans ».

Et l'abbé Hutin ajoute :
« Il n'y a pas, en France, d'effort organisé au sein de l'Église romaine pour la diffusion des Écritures. Sans doute de nombreux prêtres intelligents et vraiment pieux voudraient qu'on fit quelque chose en ce sens, mais leurs efforts ont été toujours paralysés par Rome et par les évêques ultramontains.

« Toutes les tentatives faites par les catholiques romains pour répandre les Écritures se sont bornées à l'Évangile harmonisé le plus souvent en un seul récit, mais quant aux épîtres de saint Paul et des autres, quant à l'Ancien Testament, il n'en faut pas parler, car saint Paul condamne Rome, et voilà pourquoi la tactique de cette dernière est de le faire ignorer par le peuple ».

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1 Pierre 1, 22, 23.

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1 Pierre 2, 19, 20, 21.
FAC-SIMILÉ D'UN FEUILLET D'UNE BIBLE BRULÉE À SAINTE-FOY-LA-GRANDE (GIRONDE) LE 30 AOUT 1850.

C'était pendant la session du second synode de l'union des Églises évangéliques libres. Une soirée d'édification avait lieu sous la présidence de M. Jules Lenoir. La chapelle fut envahie par une troupe de catholiques fanatiques, qui proféraient des paroles menaçantes. Une scène de désordre suivit. Au dehors, la foule s'ameutait, des coups de sifflet et des cris de joie se faisaient entendre, et des pierres étaient lancées à l'intérieur de la chapelle par les fenêtres. À la sortie, il y eut des injures et des coups, et M. de Gasparin lui-même fut frappé. Ceux qui avaient pénétré dans la chapelle enlevèrent deux Bibles et les emportèrent sur la place publique, où elles furent brûlées. Ces malheureux, dit la notice synodale, dansèrent autour des flammes avec des acclamations bruyantes, comme des sauvages autour de leur proie.

Le lendemain matin, un membre du synode ramassa quelques-uns des feuillets brûlés, et fit présent de l'un d'eux à un ami venu de Bordeaux pour assister au synode, M. R. Lortsch, père de l'auteur de cet ouvrage. C'était la feuille dont les deux faces sont reproduites ci-dessus. M. Lortsch la montra au président du synode, M. Frédéric Monod, qui obtint de lui, avec un peu d'insistance, qu'il voulût bien la lui abandonner pour qu'elle fût conservée dans les archives de l'Union (d'où elle a malheureusement disparu). L'après-midi, M. Monod donna lecture au synode des passages que le feu avait respectés, et cette lecture produisit une impression profonde. « On eût dit, écrivait M. Lortsch dans son journal, que Dieu avait voulu consoler ses enfants affligés, en même temps que signifier aux adversaires l'indestructibilité de sa parole » (cette Bible brûlée était une Bible d'Ostervald, publiée en 1845 par la Société biblique française et étrangère).

29.2 - La Bible dans l'enfer

Le dictionnaire de Larousse s'exprime comme suit sur l'une des acceptions du mot enfer :
Endroit fermé d'une bibliothèque où l'on tient les livres dont on pense que la lecture est dangereuse. L'enfer de la Bibliothèque nationale. Les Feuillants, qui avaient une bibliothèque curieuse, avaient pour enfer un galetas où ils reléguaient tous les livres hérétiques tombés en leur possession.

À la Bibliothèque royale de Paris, il y avait un enfer où l'on reléguait les ouvrages saisis par l'autorité. L'enfer actuel de la Bibliothèque nationale est une armoire où l'on renferme les publications obscènes.
C'est évidemment dans l'Église romaine qu'est née cette acception du mot enfer. Mettre des livres dans l'enfer, c'était les traiter comme irrémissiblement condamnés. Toutes les bibliothèques ecclésiastiques avaient ainsi leur enfer, destiné aux livres condamnés par l'Index. Il y avait un enfer dans la bibliothèque des jésuites de Louvain. Jusqu'en 1821, il y eut à l'hôtel de ville de Mons un enfer où se trouvaient les ouvrages à l'index. L'enfer s'appelait aussi le secret. Il y avait même un notaire du secret (*).

(*) Voir A History of the Inquisition of Spain, by H.C LEA, volume II, p. 230.

En 1751, le procureur de Tournai, apprenant qu'un maître filetier détenait trois livres de Calvin, l'obligea par la force à les livrer et les fit mettre dans l'enfer de la bibliothèque de Tournai.
En 1756, le procureur de Bettignies fit saisir une caisse de livres (vingt Bibles de poche), qui avait été déposée dans un cabaret du village de Rumes, sur la frontière de France. Elle contenait 50 Nouveaux Testaments et psaumes, 30 psaumes, 30 prières pour tous les jours, 20 consolations, 12 sermons par Daillé (pour une valeur de 300 florins). Ces livres furent en vain réclamés par le pasteur De Lignon, de Tournai. Ils subirent probablement le même sort que les volumes de Calvin saisis cinq ans auparavant.

Les versions de la Bible mises à l'Index avaient précédé dans l'enfer des bibliothèques ecclésiastiques les livres hérétiques qu'elles inspiraient.
On sait qu'en 1565, les Évangiles et les épîtres de Paul traduits en latin par Lefèvre d'Étaples se trouvaient dans le secret (ou enfer) du Saint Office de l'Inquisition de Séville (*). On se représente facilement dans l'enfer des bibliothèques catholiques la Bible de Lefèvre d'Étaples de 1534 (ajoutée à la liste des ouvrages condamnés par le concile de Trente), de même les épîtres de Paul traduites en français et glosées par un docteur en théologie, Claude Guillaud, que l'Inquisition de Séville fit saisir, en 1557, chez un des chefs de la Réforme espagnole, Constantin Ponce de la Fuente, et qui figurent aussi à l'Index, et mainte autre édition des Écritures !

(*) Beiträge zur Geschichte des spanischen Protestantismus, von Dr ERNST SCHAEFER, tome II, 392-395.

Comme M. le pasteur Paul Besson, auquel nous devons les détails qui précèdent, visitait la bibliothèque de Valence (Espagne), le directeur lui demanda s'il ne craignait pas le poison. « Non, ré pondit M. Besson, je suis vacciné ». Le directeur le conduisit alors dans le galetas secret où étaient jetés pêle-mêle des livres hérétiques, et même des livres catholiques condamnés.

29.3 - Une Lettre pastorale

La lettre pastorale de Monseigneur l'Évesque de la Rochelle (*1) aux prieurs, curez, vicaires et autres ecclésiastiques de son diocèse sur la manière dont ils doivent se conduire à l'égard des Nouveaux Catholiques (*2)

(*1) Cette lettre. publiée en 1686 (au lendemain de la Révocation) à La Rochelle, chez Simon Blanchet, est très rare. Elle a été découverte par M. Jules Pandin de Lussaudière, archiviste paléographe de la Charente-Inférieure. Les extraits qu'on va lire nous ont été obligeamment communiqués, après l'achèvement de notre travail, par M. de Richemond, archiviste honoraire. Nous les publions ici comme un complément à notre étude sur l'histoire de la Bible en France, et comme de nature à faire connaîtra l'attitude de l'Église romaine vis-à-vis de la Bible. On remarquera l'habileté de cette lettre dont l'auteur évite, il le dit lui-même, de « parler d'erreur, ny d'hérésie de Luther, ny de Calvin ».

(*2) Henri de Laval de Bois-Dauphin, l'auteur de cette lettre, était fils de Philippe-Emmanuel de Laval et petit-fils d'Urbain de Laval, tous deux maréchaux de France. Il fut évêque de La Rochelle de 1661 jusqu'à 1693, l'année de sa mort.

Cette lettre fut écrite, pour la citer elle-même,
… lorsque la France, avec autant de joye que de surprise, a vu réunir aux catholiques ceux que le malheur de la naissance en avait séparés.
Voici comment s'exprime l'auteur dans son introduction
Jésus-Christ, qui pour vanger le crime a mis l'épée dans la main des Roys, avait réservé le bras de notre Monarque pour détruire un mal dont il n'avait permis la naissance et l'accroissement que pour le bien de son Église (page 5).

Voici des extraits du corps de la lettre
Dans les visites que Nous avons faites des Paroisses de notre Diocèse, où il y a nombre de Nouveaux Convertis, Nous avons senty le besoin qu'ils ont d'être aydez et instruits ; en conférant avec eux, Nous avons été consolez d'y trouver une avidité pour la parole de Dieu, Nous espérons que cette première disposition pourra faire fructifier en eux cette divine parole pour peu que les Pasteurs s'appliquent à l'enseigner (page 6).
Les Nouveaux Catholiques ont besoin d'être instruits sur la foy, l'espérance et la charité. Pour les instruire d'une manière aisée et sensible sur la Foy, il faut leur faire voir que, dans l'Écriture, la soumission de l'esprit est ce que Dieu demande de l'homme, que c'est en effet par cette soumission, qu'on croyoit dans la Religion prétendue Réformée les Mystères de la Trinité, de l'Incarnation et autres semblables, non en raisonnant sur la possibilité du Mystère et en expliquant les paroles de l'Écriture suivant les vues particulières ; mais en s'arrêtant sur la parole de Dieu, expliquée par la Foy et le sentiment commun de toute l'Église (page 10).
Sur les Cérémonies ou Pratiques, on doit commencer par leur représenter, que le fonds de la Religion est ce que Jésus-Christ a marqué dans l'Évangile ; sçavoir l'adoration en esprit et en vérité, qui consiste dans la Foy, l'Espérance et la Charité ; que pour l'édification publique et particulière, il faut que ce culte intérieur soit marqué par quelque chose d'extérieur (page 14) ; que dans toutes ces Cérémonies ou Pratiques, il n'y a, ny Idolâtrie, ny Superstition ; que l'Église n'approuve pas les abus qui peuvent se glisser dans le particulier ; qu'elle condamne ce que la foiblesse, l'ignorance ou la malice pourroient par la suite du temps y introduire de corruption (page 15).

Les Sacremens ont été un grand sujet de controverse, il ne faut pas les traiter de cette manière, le meilleur est d'en supposer l'usage établi dans l'Église et de s'étendre à faire voir que dans cet usage il n'y a rien de superstitieux et de mauvais ; qu'au contraire, tout ce qui s'y fait porte le chrétien à Dieu (page 15).

On doit porter les Nouveaux Catholiques à lire les Livres qui peuvent les instruire et les édifier ; les Livres Hérétiques et dont les Nouveaux Catholiques se sont servis dans l'Hérésie, ne peuvent leur être bons ; on doit, autant qu'on le peut, les leur ôter. Ceux qu'on peut leur donner, sont le NOUVEAU TESTAMENT, le Petit Catéchisme du Diocèse, les Heures ou autres Livres, dans lesquels on trouve en François ce qui se dit à l'Église, et l'explication de ce qui s'y fait. Pour ceux qui voudront ou qui pourront vacquer davantage à la lecture, on peut leur donner la SAINCTE BIBLE, l'Imitation de Jésus Christ, le Grand Catéchisme du Diocèse, quelques traitez de Grenade et autres Livres de piété, en avertissant, surtout à l'égard de l'Écriture Sainte, de la manière dont on la doit lire et de l'esprit avec lequel on le doit faire. Ce n'est pas pour y apprendre à disputer et appuyer les sentimens qu'ils avoient sur la Religion, c'est pour apprendre à fuir le mal et faire le bien, qu'il faut lire ces Livres. Ils demandent un esprit humble, qui se nourrisse de ce qu'il entend, qui révère ce qu'il n'entend pas, qui ne veut pas se rendre juge des Veritez de la Religion, et qui ne croit pouvoir pas mieux entendre l'Écriture, que lorsqu'il l'explique par le sentiment de toute l'Église : cette voye n'est pas pour satisfaire l'orgueil de l'esprit humain, mais elle a cela de bon, qu'elle est moins sujette à l'erreur et à l'illusion (page 40).

Souvenez-vous donc de ce que Jésus-Christ nous dit dans l'Évangile, que votre lumière luise devant les hommes, afin que voyant vos bonnes oeuvres, ils glorifient vostre Père qui est dans le ciel (saint Matthieu, ch. 8). Ceux que vous ne pourrez gagner par vos exhortations seront touchez de la sainteté de vôtre vie. Vous leur devez ce bon exemple d'une vie chrétienne et évangélique. Nous vous conjurons de ne leur pas refuser ce secours, et nous prions Dieu de toutes nos forces, qu'à Vous et à Nous il Nous en fasse la grâce, afin que tous ensemble nous puissions être récompensés selon nos travaux (page 43).

29.4 - La Vulgate intangible ?

Dans la Bible polyglotte dite de Complute (*), éditée en 1515 à Alcala, en Espagne, par le cardinal Ximénès, les textes hébreu, latin et grec sont imprimés côte à côte sur trois colonnes parallèles. Or, dans la préface de cette Bible, le texte de la Vulgate imprimé entre le grec et l'hébreu (soupçonnés d'altérations) est comparé à Jésus crucifié entre deux brigands. « Le grec est la langue des hérésies ! » s'écriait le fougueux Noël Beda, syndic de la Sorbonne. « L'hébreu mène à judaïser », disaient d'autres théologiens. En 1530, la Sorbonne condamna cette proposition « que l'Écriture sainte ne saurait être bien comprise sans la connaissance du grec et de l'hébreu ». C'était proclamer infaillible et intangible le texte de la Vulgate. En même temps, la Sorbonne citait devant le Parlement les professeurs royaux « pour leur être fait défense d'expliquer les Livres saints selon le grec et l'hébreu sans la permission de l'Université ».

(*) Voir point 25.4.2.1. du texte global = point 1.4.2.1. de la partie 5 « La Bible en Europe ».

Est-ce là la doctrine officielle de l'Église romaine ? Le décret par lequel le Concile de Trente a consacré l'autorité de la Vulgate signifie-t-il que le texte de cette version est adopté par l'Église à l'exclusion du texte original et des améliorations que l'étude de ce texte pourrait apporter au texte latin ? Des théologiens catholiques s'empressèrent de comprendre le décret dans ce sens, et c'est dans ce sens aussi que l'interprètent en général les protestants. Ainsi, on a pu lire dans un de nos journaux protestants : « L'Église romaine se trouve aujourd'hui liée à la Vulgate révisée de Trente d'une façon indissoluble. C'est là sa version officielle, supérieure comme authenticité aux originaux grec et hébreu ». Mais cette interprétation est erronée.

Pour le prouver, on peut s'en référer à la Bible polyglotte publiée à Anvers (1568-1572), et à un psautier latin publié en Espagne, par Arias Montanus, qui avait assisté au Concile de Trente. La traduction de Montanus, quoique différant de la Vulgate, est revêtue des approbations ecclésiastiques.

On peut aussi s'en référer à ces lignes de Bossuet dans sa dissertation sur les psaumes :

Premier principe : ceux qui recherchent le sens littéral doivent recourir aux sources hébraïques. C'est ce que tous les Pères font partout. Ils reconnaissent qu'il y a dans le texte hébreu quelque chose de plus vrai et de plus sûr ; et nous devons y recourir du même droit que les Pères y recouraient. Second principe : on doit nécessairement recourir aussi aux anciennes versions, mais sobrement. Quant aux sources hébraïques, nous les ouvrons aussi largement que nous le pouvons.

Les lignes suivantes, empruntées à la préface du Nouveau Testament de Port-Royal, publié par des hommes qui voulaient rester bons catholiques, respectueux de l'autorité de l'Église, montrent qu'au moment où parut ce Nouveau Testament, on ne prêtait pas ce sens outré au fameux décret. C'est nous qui soulignons :

On sait que le texte grec tel que nous l'avons dans les éditions communes est autorisé souvent dans les lieux où il est différent de la version latine, et par le consentement de plusieurs Pères qui s'en sont servis, et par un grand nombre de théologiens catholiques qui soutiennent, comme l'avoue même le cardinal Pallavicini, que le concile de Trente, en déclarant la version latine authentique, n'a voulu dire autre chose, sinon qu'elle ne contenait rien contre la foi, mais qu'il n'a nullement prétendu obliger à la préférer au texte grec, ni empêcher qu'on y pût avoir recours selon les circonstances.

L'abbé Crampon estime lui aussi cette interprétation tout à fait erronée. Il la réfute longuement dans la préface de sa Bible in-8 en sept volumes. Il commence par citer le décret du Concile :
Session IV § 15. Le même saint Concile, considérant qu'il ne sera pas de peu d'utilité à l'Église de Dieu de faire connaître, parmi toutes les éditions latines des saints Livres qui se répandent aujourd'hui de tous côtés, quelle est celle qui doit être tenue pour authentique, décide et déclare que cette ancienne édition Vulgate dont un long usage dans l'Église a consacré la valeur, doit être tenue pour authentique dans les leçons publiques, les discussions, la prédication et l'exposition de la doctrine, et que personne, sous quelque prétexte que ce soit, n'ait la hardiesse ou la témérité de la rejeter.

Puis il s'exprime ainsi :
La première partie de ce décret souleva de vives attaques de la part des Réformés ; ils reprochaient au Concile d'avoir rejeté et livré au mépris les textes originaux et les anciennes versions de la Bible autres que la Vulgate. Et cette accusation, quoique cent fois réfutée, se retrouve encore dans la plupart des Introductions à la sainte Écriture composées par des auteurs protestants. En quoi ils trouveraient peut-être quelque excuse dans les exagérations de certains écrivains catholiques, qui, n'ayant pas pesé assez attentivement les termes du décret, semblent croire que, d'après les Pères de Trente, le théologien catholique ne devait plus chercher la Parole de Dieu dans les textes primitifs et les anciennes versions, et que la Vulgate latine était seule laissée à son usage.

Cette accusation n'a pas d'autre fondement qu'une fausse interprétation du décret du Concile ; on lui attribue ce qu'il n'a jamais dit ni voulu dire.
Et d'abord en quel sens la Vulgate est-elle déclarée authentique ?… L'authenticité d'une traduction consiste, non dans la conformité des mots, mais dans la conformité du sens, entre l'original et la traduction. C'est dans cette dernière acception que le Concile de Trente a déclaré la Vulgate authentique. Il suppose par là qu'elle est fidèle et rend fidèlement le sens du texte primitif, au moins quant à la substance, qu'elle ne contient aucune erreur en ce qui touche à la foi et aux moeurs, et que les fidèles peuvent s'en servir en toute sécurité, sans s'exposer à aucun péril.

« Mais le décret ne met-il pas la Vulgate au-dessus des textes originaux et des anciennes versions qui étaient de tout temps en usage dans l'Église ? En aucune manière. Il ne parle que des diverses versions latines qui circulaient à cette époque ; des textes primitifs, il ne fait même pas mention : il leur laisse, par conséquent, toute la valeur dont ils jouissaient auparavant ».
Le Concile, dit le cardinal Pallavicini, n'eut jamais l'intention de placer la Vulgate au-dessus du texte hébreu et du texte grec, ou d'empêcher les exégètes de recourir à ces textes quand ils le jugeaient à propos pour avoir une plus complète intelligence de l'Écriture.

Le docte Salméron, un des théologiens du pape au Concile, est plus explicite encore :
« L'approbation donnée à la Vulgate hiéronymienne, dit-il, n'implique pas que l'on doive considérer comme rejetés les textes hébreu et grec. Ce n'est pas d'eux qu'il fut question ; il s'agissait uniquement de savoir, parmi toutes les traductions latines que notre siècle avait enfantées, laquelle était la meilleure. Le Concile a laissé à tous la liberté de consulter les textes hébreu et grec, afin de pouvoir amender notre Vulgate corrompue par l'injure du temps et la faute des copistes. Il nous sera donc permis, sans porter atteinte à l'autorité du Concile, de produire une leçon différente empruntée à l'exemplaire grec ou hébreu, de la proposer comme véritable texte biblique, et d'en tirer, non seulement un motif d'édification, mais aussi un argument pour établir et défendre les dogmes de la foi, comme étant une parole de l'Écriture.

Les théologiens modernes ne tiennent pas un autre langage. Qu'il nous suffise de citer un des plus autorisés :
« L'authenticité de la Vulgate, dit le cardinal Franzelin, n'a pas été décrétée par comparaison aux textes hébreu et grec, ou aux anciennes versions, bien moins encore pour exclure l'autorité de ces textes ; elle a été proclamée par comparaison avec les récentes traductions latines qui, composées pour la plupart par des hérétiques, circulaient de divers côtés. Ces textes et ces versions antiques restèrent donc en possession de l'autorité dont ils jouissaient avant le décret, lequel ne les mentionne aucunement. Et quoique l'authenticité du texte hébreu pour l'Ancien Testament et du texte grec pour le Nouveau, tels que nous les possédons dans l'ensemble des exemplaires, n'ait jamais été l'objet d'une déclaration explicite de l'Église, elle n'en est pas moins certaine d'une certitude critique et historique, et même dogmatique, quant à l'ensemble de ces textes. En effet, l'authenticité elle-même de la Vulgate, dogmatiquement déclarée, suppose celle des exemplaires hébreu et grec tels qu'ils existent aujourd'hui dans l'Église.

« D'ailleurs l'intention qu'on prête au Concile de Trente d'avoir voulu supplanter ou déprécier les originaux de la Bible, serait en contradiction flagrante avec l'enseignement des saints Pères, qui en ont toujours reconnu la valeur et l'autorité. Dix fois, dans ses écrits, Saint Augustin répète en termes équivalents que, « dans les cas douteux, il faut en croire plutôt la langue d'où la traduction a été faite en d'autres langues par les interprètes ».

« De même, dit saint Jérôme, que pour le Nouveau Testament, s'il s'élève une discussion parmi les Latins, nous recourons à la source de l'original grec, de même, pour l'Ancien Testament, si la version latine diffère de la grecque, nous avons recours à la vérité hébraïque.

« Une pareille intention ne s'accorderait pas davantage avec la conduite des souverains Pontifes qui, depuis le moyen âge, n'ont pas cessé d'encourager l'étude des vieilles langues sacrées…
« De nos jours c'est Léon XIII qui s'exprime ainsi dans son Encyclique sur l'étude de la Bible

« Quels sont les moyens de défense (contre les attaques des rationalistes sur le terrain des Écritures) ? Le premier consiste dans l'étude des anciennes langues orientales et aussi dans ce qu'on appelle la critique… C'est donc une nécessité pour les professeurs d'Écriture sainte, et pour les théologiens une convenance, de posséder les langues dans lesquelles les hagiographes ont primitivement écrit les livres canoniques. Il serait aussi à désirer qu'elles fussent cultivées par les élèves ecclésiastiques, en particulier par ceux qui aspirent aux grades académiques de théologie ».

Cette citation de l'abbé Crampon paraîtra sans doute décisive (*). Dans sa traduction de la Bible, éditée par des éditeurs pontificaux et portant l'Imprimatur d'un évêque, l'abbé Crampon lui-même ne s'est pas fait faute de discuter et de corriger la Vulgate. Nous n'oublions pas que l'Église romaine n'autorise la lecture que des versions annotées et approuvées par elle. Le désaccord entre elle et nous est, sur ce point, considérable. Raison de plus pour ne pas l'exagérer, et pour reconnaître que sur la question du texte l'accord existe, puisque, d'un côté, l'Église romaine veut que sa version officielle soit améliorée d'après le texte original, et que, de l'autre côté, la seule préoccupation des traducteurs protestants est de reproduire le plus fidèlement possible l'original dans leur traduction.

(*) Voici un document de plus. On lit dans le Dictionnaire Le Nouveau Larousse illustré, à l'article Vulgate :
Le Concile de Trente, jugeant nécessaire d'adopter un texte commode auquel on pût légitimement se référer, choisit la Vulgate et la déclara authentique, sans entendre affirmer que cette traduction soit exacte dans tous ses détails.
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Re: HISTOIRE DE LA BIBLE EN FRANCE

Message  Arlitto le Lun 15 Aoû - 16:06

30 - Inexactitudes catholiques dans la traduction du Nouveau Testament

La plupart de ces inexactitudes ont été relevées par M. Douen dans un article paru en 1868 dans la Revue de Théologie et de Philosophie dite de Strasbourg (*). En voici d'abord une série commune en grande partie aux quatre révisions suivantes : de Leuse (1548), de Bay (1572), Deville (1613), Frizon (1620).

(*) Troisième série, VI, 1

Matthieu 1, 18. Comme Marie fut baillée pour ÉPOUSE à Joseph, au lieu de : FIANCÉE.
« L'honneur de Marie, dit une note d'une version postérieure, n'eût pas été à couvert, si elle n'eût été que fiancée de Joseph, elle était aussi son épouse ».

Matthieu 1, 25. Il ne l'avait point connue QUAND elle enfanta, au lieu de : Il ne la connut point JUSQU'À CE QUE.
Jusqu'à ce que pouvait laisser entendre qu'ensuite il en fut autrement, et qu'après la naissance de Jésus, Marie put avoir d'autres enfants.
« Lamennais et M. l'abbé Crampon, dit M. Douen, ont seuls eu le courage de traduire ce verset fidèlement, c'est-à-dire à la manière huguenote ».

Matthieu 26, 26. Jésus prit du pain et le BÉNIT, au lieu de : ET AYANT RENDU GRACES.
On introduit ici l'idée de la consécration et de la transsubstantiation du pain.

Luc 1, 28. Marie PLEINE DE GRACE, au lieu de : REÇUE EN GRACE.
Cette altération, qui remonte à Jérôme, est contredite par le verset 30, où on lit : tu as trouvé grâce.

Luc 1, 48. Il a regardé l'HUMILITÉ de sa servante, au lieu de : la BASSESSE.
On parle de l'humilité de Marie pour la grandir, sans prendre garde qu'en lui faisant proclamer son humilité, on la nie.

Luc 22, 19, 20. Ceci est mon corps QUI SE DONNE, au lieu de : QUI EST DONNÉ. Se donne, au présent, indique que l'acte est continu, se renouvelle, et que Jésus-Christ, sous forme d'hostie, se donne à manger.

Luc 22, 20. Ce calice est la nouvelle alliance en mon sang, QUI SERA RÉPANDU pour vous, au lieu de : QUI EST RÉPANDU.
« C'est le calice qui devait être répandu », dit Frizon dans une note, et il ajoute : « Ce passage prouve dedans le calice être le sang du Fils de Dieu ».

Luc 24, 31. Il S'ÉVANOUIT, au lieu de : Il DISPARUT.
On voulait que Jésus-Christ se fût rendu invisible aux disciples d'Emmaüs, comme on prétend qu'il le fait au saint sacrement.

2 Corinthiens, 2, 10. Je pardonne AU LIEU de Christ, au lieu de : EN PRÉSENCE de Christ.
Cette altération établissait le droit pour le prêtre de pardonner. « Ce passage, dit Frizon, sert aux indulgences ».

Actes 13, 2. Eux SACRIFIANTS au Seigneur, au lieu de : PENDANT QU'ILS SERVAIENT le Seigneur dans leur ministère.
C'est Frizon qui inaugure cette traduction. L'expression sacrifiants au Seigneur ne pouvait désigner que le sacrifice de la messe. « Le mot sacrifiants, dit M. Douen, est resté dans toutes les versions catholiques. Lamennais seul a traduit comme les protestants ».

Éphésiens, 5, 32. Ce SACREMENT est grand (le mariage), au lieu de : Ce MYSTÈRE est grand.
Traduction littérale du sacramentum de la Vulgate. « Depuis Leuse, dit M. Douen, pas un traducteur catholique, sauf Lamennais, n'a osé s'écarter de ce non-sens ».

Colossiens 2, 20. Pourquoi DÉCERNEZ-VOUS ? (traduction incompréhensible, calquée sur le decernitis de la Vulgate), au lieu de : Pourquoi ÊTES-VOUS CHARGÉS D'ORDONNANCES ? (vieille version huguenote).
Ce passage, condamnant les pratiques d'abstinence, était gênant.

1 Timothée 4, 14 : des mains de PRÊTRISE au lieu de : de la COMPAGNIE DES ANCIENS.
On mettait ainsi la prêtrise parmi les institutions de l'Église primitive.

Hébreux 2, 10. FUT FAIT AUTEUR PARFAIT DE LEUR SALUT, au lieu de ÉLEVAT À LA PERFECTION.
On n'admettait pas que Christ, seconde personne de la Trinité, eût pu être élevé à la perfection.

Hébreux 9, 8. Le chemin DES SAINTS au lieu de : Le chemin DU LIEU TRÈS SAINT.
« Contre la gloire présente des saints, dit le traducteur catholique, ce passage a été falsifié ».

Hébreux 11, 21. Jacob ADORA LE BOUT DE SA VERGE (de Joseph), au lieu de APPUYÉ SUR L'EXTRÉMITÉ DE SON BATON.
Il s'agissait de légitimer le culte des reliques. « Ils en veulent, dit Frizon, contre l'honneur dû aux images, disant que Jacob adora appuyé sur l'extrémité de son bâton ».
L'abbé Glaire a traduit : Jacob s'inclina profondément devant le sommet de son sceptre.
Malgré ces altérations diverses, Frizon fut accusé d'avoir laissé dans sa Bible bien des semences de calvinisme !

Véron, dans la première révision du Nouveau Testament de Louvain (1647), ajouta d'autres altérations :

Actes 13, 2. PENDANT QU'ILS DISAIENT LA MESSE (altération dont le premier auteur est Jacques Corbin) (*).

(*) Voir deuxième paragraphe du point 17 chapitre 14 du texte global = point 2 chapitre 14 de la Partie 3 « Oeuvre Biblique en France au 19° siècle — versions non protestantes ».

1 Timothée 4, 3. DÉFENDANT de se marier, de S'ABSTENIR de choses comestibles, au lieu de : ORDONNANT DE S'ABSTENIR.

Colossiens 2, 18. Ne nous maîtrise par un culte SUPERSTITIEUX (ajouté) des anges.
Amelote, dans la 4e révision du Nouveau Testament (1688), fait ADORER Pierre par Corneille (Act. 10, 25), transforme les frères de Jésus en PARENTS (Act. 1, 14) et en COUSINS (1 Cor. 10, 5) (*), omet UNE FOIS dans Hébreux 9, 12 (il est entré une fois dans les lieux saints), traduit, 1 Timothée 3, 2: Il faut que l'évêque n'AIT ÉPOUSÉ QU'UNE SEULE FEMME au lieu de : SOIT MARI D'UNE SEULE FEMME, pour favoriser le célibat des prêtres, et, Jacques 5, 14 : Quelqu'un est-il malade, qu'il appelle LES PRÊTRES.

(*) On retrouve cette traduction : cousins, dans les Évangiles de Lasserre (p. 76, 181). Mais on est loin de la retrouver dans toutes les traductions catholiques, du moins dans le texte. Dans les notes, elle reparaît toujours.

La 5e révision ou Nouveau Testament dit de Mons (1667), traduction janséniste, contient moins d'altérations, mais n'en est pas exempte. On y trouve Pendant qu'ILS SACRIFIAIENT (Act. 13, 2), Ils ORDONNÈRENT DES PRÊTRES (Act. 14, 23), Le SACREMENT du mariage (Éph. 5, 32), et des sommaires comme ceux-ci : CONFESSION ET PRIMAUTÉ DE SAINT PIERRE (Math. 16, 13), MARIAGE INDISSOLUBLE (19, 1), ORDINATION DES PRÊTRES 2 Tim. 5, 17).

Le chef-d'oeuvre du genre, c'est la septième révision, le Nouveau Testament de Bordeaux (1686), où on lit :

Luc 2, 41. Et ses père et mère allaient tous les ans EN PÈLERINAGE à Jérusalem. 3 Jean, 5 : Tout ce que tu fais envers les PÈLERINS.

Luc 4, 8. Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et le serviras DE LATRIE à lui seul.

Actes 13, 2. Comme ils OFFRAIENT AU SEIGNEUR LE SACRIFICE DE LA MESSE, et qu'ils jeûnaient.

1 Corinthiens 3, 15. Il sera sauvé quant à lui, ainsi toutefois comme par le feu DU PURGATOIRE.

1 Corinthiens 7, 10. À ceux qui sont conjoints par le SACREMENT du mariage.

Hébreux 11, 30. Les murs de Jéricho tombèrent après une PROCESSION de sept jours.

1 Jean 5, 17. Il y a quelque péché qui n'est point mortel, mais VÉNIEL.

1 Timothée 4, 1. Quelques-uns se sépareront de l'Église romaine.

Une dernière révision (la 8e) du Nouveau Testament de Louvain fut celle de Girodon (1692). On y lit à Jean 2, 4 : Femme, QUE M'IMPORTE ET À VOUS AUSSI ? pour : QU'Y A-T-IL ENTRE TOI ET MOI ? et on y trouve : Le BAPTÊME DE PÉNITENCE.

Dans cette révision de Girodon, les notes sont pires que la traduction. Donnons-en un seul exemple, emprunté à la table.
Marie… avait fait voeu de virginité (Luc 1, 34). Elle n'a jamais commis aucun péché, autrement elle ne serait pas pleine de grâce (Luc 1, 28).
Excepté : Marie pleine de grâce (Luc 1, 28), — il devint invisible (Luc 24, 31), — n'ait eu qu'une seule femme (1 Tim. 3, 2), — pénitence (Act. 19, 4, etc.), — les prêtres (Jacques 5, 14), aucune des altérations ci-dessus (35, si nous avons bien compté) ne se retrouve dans la version de l'abbé Crampon. — Il est dommage que cette version traduise, 1 Corinthiens, 9, 5, une soeur, au lieu de une soeur femme. Néanmoins, le progrès est immense.
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Re: HISTOIRE DE LA BIBLE EN FRANCE

Message  Arlitto le Lun 15 Aoû - 16:06

31 - Inexactitudes protestantes dans la traduction du Nouveau Testament

Les versions protestantes de la Bible ont eu, elles aussi, leurs altérations, quoique dans une mesure plus restreinte que les versions catholiques. Voici celles qu'a relevées M. Douen (*1). Les unes se trouvent dans la révision de la Bible d'Olivétan de 1560, faite par Calvin ou par ses soins (en tous cas les altérations de cette Bible, dit M. Stapfer, dans la Revue chrétienne de 1900, se retrouvent dans ses commentaires) ; les autres dans celle de 1588, faite surtout par Théodore de Bèze ; d'autres dans les deux (*2).

(*1) Op. cit.
(*2) M. le pasteur A. Rambaud nous a écrit, au sujet de Luc 1, 28
« Nos traductions rendent habituellement le passage Luc 1, 28, par : « Je te salue, toi qui es reçue en grâce ». Cette traduction, visiblement inspirée par des préoccupations de controverse, nous est souvent reprochée par nos frères catholiques comme inexacte. En quoi j'estime qu'ils ont parfaitement raison. Il y a là une réaction excessive, comme toutes les réactions, contre le rôle attribué à Marie par l'Église catholique. En réalité le mot Kecharitôménè ne veut pas plus dire reçue en grâce — expression qui met en relief l'idée, vraie au fond, mais étrangère au texte en question, de la présence du péché en Marie, — qu'il ne veut dire pleine de grâce, comme traduisent depuis saint Jérôme les docteurs catholiques. Le verbe charitoun veut dire : « accorder une grâce, une faveur à quelqu'un ». Au passif : « être l'objet d'une grâce, d'une faveur ». Il me parait donc que l'ange dit à Marie : « Salut, toi qui as été l'objet d'une grâce (et la grâce dont il s'agit est clairement indiquée dans la suite du passage). La plupart de nos traductions récentes abandonnent le terme reçue en grâce…, mais elles ne sont pas suffisamment hardies, si j'ose ainsi dire. Je n'aime pas beaucoup comblée de grâces de notre excellente Révision synodale, qui reproduit sur ce point Rilliet, car si le pluriel grâces écarte l'idée antiévangélique que vous savez, d'autre part il a l'inconvénient de faire penser à l'acception quelque peu mondaine de l'expression « les grâces de la femme ». Je ne connais que deux traductions parfaitement exactes du passage : 1° Oltramare, qui traduit : Tu est l'objet d'une grande grâce ; 2° Stapfer, qui traduit mieux encore, selon moi : Dieu t'a fait une grâce ».

Matthieu 1, 25. Elle enfanta SON PREMIER-NÉ, au lieu de : SON FILS PREMIERNÉ. Fils est supprimé (1588).
On répugnait à appeler le Fils de Dieu Fils de Marie.

Matthieu 12, 40, Le Fils de l'homme sera DEDANS LA TERRE, au lieu de : DANS LE SEIN (grec : dans le coeur) de la terre (1560, 1588).
On ne voulait pas faire descendre Jésus-Christ jusqu'aux enfers, censés au centre de la terre. C'était l'idée catholique.

Luc 15, 7… Pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont PAS FAUTE de repentance (c'est-à-dire qui se sont suffisamment repentis), au lieu de : qui N'ONT PAS BESOIN (1588).
Altération introduite par opposition à la doctrine catholique, pour laquelle il y a des saints qui n'ont pas besoin de repentance, n'ayant pas commis de péché mortel.

Luc 22, 15. J'ai fort désiré de manger cet AGNEAU de Pâque (1560, 1588). Cet agneau est ajouté pour indiquer que Jésus n'a pas mangé une Pâque qui était son propre corps, comme le disaient les catholiques.

Jean 1, 12. Il leur a donné le DROIT, au lieu de POUVOIR.
Pouvoir heurtait le dogme de l'incapacité de l'homme pour tout bien.

Jean 6, 50. Le Fils de l'homme qui EST DESCENDU du ciel, au lieu de : Qui DESCEND (1560, 1588).
On a accentué le texte dans le sens de l'opposition à l'Église catholique, d'après laquelle le pain du ciel descend d'une manière continue dans le saint Sacrement.

Actes 3, 21… lequel il faut que le ciel CONTIENNE, au lieu de : REÇOIVE (1560).
Afin que nous le cherchions autre part qu'au ciel, dit une note de l'édition de 1560. Il est donc clair qu'on en voulait à la doctrine de la transsubstantiation.

Actes 5, 41… heureux de ce qu'ils avaient EU CET HONNEUR de souffrir (1560), ou de ce qu'ils avaient ÉTÉ RENDUS DIGNES (1580), au lieu de : de ce qu'ils avaient été JUGÉS DIGNES.
Ce jugés dignes semblait trop favoriser la doctrine du mérite des oeuvres.

Actes 14, 23. Après que PAR L'AVIS DES ASSEMBLÉES ILS EURENT ÉTABLI DES ANCIENS, au lieu de : après qu'ils LEUR EURENT CHOISI des anciens (1560, 1588) (*).

(*) La traduction de 1560 et de 1588 est strictement possible. Le terme original signifie étymologiquement : choisir par suffrage, élire, et, quoique le texte dise, si on s'en tient à ce sens : leur ayant élu, il ne serait pas impossible de traduire : leur ayant fait élire. Ainsi l'on dit : Napoléon perça le Simplon, pour : fit percer (voir pour ce sens : Actes 12, 3, 4, 6). Mais ce mot peut perdre sa signification étymologique (comme la plupart des mots), pour signifier établir, choisir, et c'est dans ce sens que l'emploie Luc lui-même (sans parler d'autres auteurs) dans ce même livre des Actes, quatre chapitres plus haut, 10, 41 : aux témoins choisis d'avance par Dieu. N'est-ce pas en expliquant Luc par Luc qu'on risque le moins de se tromper ?

« Le terme employé Actes 10, 41, nous écrit M. le pasteur Babut, est en effet décisif. Ce mot n'implique pas un suffrage plural. Je traduis donc comme vous, et comme vous je conclus à une erreur de nos traducteurs protestants. Seulement, je pense qu'ils étaient de bonne foi, que l'étymologie les a trompés, et qu'il serait injuste de faire entendre qu'ils ont cédé d'une manière plus ou moins consciente à une prévention dogmatique ou ecclésiastique. Actes 6, 3, a pu les induire en erreur ».

Puis il faut tenir compte du leur ayant choisi.
« Je me range à la même traduction que vous, nous écrit M. le professeur Porret. à cause du à eux. Ils choisirent pour eux, ils établirent sur eux, ou chez eux. Après tout, dans de toutes jeunes communautés, on comprend que Paul et Barnabas aient eux-mêmes pourvu aux besoins immédiats de l'Église ».

On peut donc conclure, croyons-nous, que nous avons ici une traduction inconsciemment, mais réellement, influencée par l'esprit protestant, qui veut que les anciens soient établis par le suffrage du peuple.
La grande majorité des versions protestantes ont d'ailleurs rejeté la traduction de 1560 et 1588. Ainsi les versions de Luther, de Luther révisée, anglaise autorisée, anglaise révisée, de Wette, Lausanne, Rilliet, Arnaud, Oltramare, Oltramare révisée, Bonnet, Stapfer, Delitzsch (Nouveau Testament hébreu), et la version darbyste.

Romains 1, 18. La colère de Dieu se déclare… contre toute injustice des hommes, D'AUTANT QU'ILS DÉTIENNENT la vérité, au lieu de : DES HOMMES DÉTENANT… (1588).
On partait de cette idée vraie que tous les hommes sont perdus, que tous les hommes détiennent la vérité, pour solliciter, doucement ou non, un texte qui semble parler de l'injustice, non de tous les hommes, mais de ceux-là seulement qui détiennent. Cette faute n'a disparu qu'avec Martin.

Romains 2, 27. Et si la circoncision de nature garde la loi.
Le si est ajouté pour indiquer que l'homme naturel ne peut pas garder les commandements de Dieu (1588).

Romains 5, 18. De même par une seule justice Nous JUSTIFIANT.
Nous justifiant est ajouté pour souligner la doctrine de la justification par la foi.

Galates 2, 16… mais SEULEMENT par la foi en Jésus-Christ. Seulement est ajouté (Luther l'a ajouté aussi) (*).

(*) M. Léopold Monod nous a écrit : « Peut-être n'y a-t-il eu en certains cas que le désir de dire plus clairement, plus populairement, ce qui paraît la pensée évidente du texte », notamment à propos de Luc 22, 15 (agneau de Pâques), Galates 2, 16 (seulement par la foi), et Jean 1, 12. Les observations de M. Monod à propos de ce dernier passage paraissent bien de nature à établir que la traduction droit au lieu de pouvoir peut se défendre. Quant au seulement de Galates 2, 16, si ce n'est pas une altération, c'est en tout cas une glose.

Éphésiens 4, 9. Il est descendu dans LES PARTIES BASSES, au lieu de : LES PLUS BASSES (1560).
On a voulu atténuer un passage qui semble affirmer la descente de Jésus-Christ aux enfers, à laquelle tenaient les catholiques.

Colosiens 1, 24. J'achève ce qui reste des souffrances de Christ, au lieu de : ce qui manque (1560, 1588). Calvin, dans son commentaire, dit : le surplus.
Ce qui manque paraissait bien hardi. Cette expression n'ouvrait-elle pas une porte au mérite des saints ? On l'atténua donc, ou plutôt on la remplaça par l'expression contraire (*).

(*) « Le mot original, nous écrit M. le professeur Porret, ne peut en aucun cas être traduit par le reste. C'est ce qui manque à quelqu'un, le déficit ».

1 Timothée 2, 1. Pour CEUX qui sont constitués, au lieu de : pour TOUS ceux qui sont constitués (1558). Le mot tous a été rétabli dans la Bible de 1560. Mais la même faute se retrouve dans la traduction latine du Nouveau Testament de Th. de Bèze.

Ce qui empêche de voir là une inadvertance ou une faute d'impression, c'est qu'on retrouve dans les psaumes de Marot et de Th. de Bèze (1566) la même altération au psaume 20, 10 :
Seigneur, plaise-toy nous défendre

Et faire QUE LE ROY

PUISSE NOS REQUETES ENTENDRE.
Au même passage, on lit dans la Bible de 1588 : DÉLIVRE (accorde) QUE LE ROI NOUS EXAUCE, au lieu de : SAUVE LE ROI ET NOUS EXAUCE, sens limpide et indiscutable.
« Il y eut bien un moment, dit M. Douen, où le roi de France fut considéré comme un Antechrist, pour lequel on ne devait plus prier ».

1 Timothée 2, 4… qui veut que TOUTES GENS soient sauvés (et en note : de tous états et conditions), au lieu de : TOUS LES HOMMES
Tous les hommes était trop antiprédestinatien. Cette erreur a duré jusque dans la Bible de Martin de 1707. Elle disparut en 1736.

1 Timothée 3, 11 … LEURS FEMMES doivent être honnêtes, au lieu de : LES FEMMES (1560, 1588).
Par ce leurs, on a voulu bien accentuer, par opposition à la doctrine du célibat des prêtres, que les évêques et diacres étaient mariés. Il semble évident d'ailleurs qu'il s'agit des femmes des diacres, mais leurs n'en est pas moins une addition.

1 Timothée 4, 10… qui est le CONSERVATEUR de tous les hommes, au lieu de le SAUVEUR (1588).
Sauveur de tous les hommes n'était pas conforme au dogme régnant de la prédestination.

2 Timothée 3, 16. Toute l'ÉCRITURE est inspirée, au lieu de : toute ÉCRITURE (1560, 1588).
L'article, qui semble appuyer la notion de l'inspiration de toute la Bible, n'est pas dans le grec (*).

(*) « Cela revient au même, pour le fond, nous écrit M. le professeur Porret. Toute l'Écriture désignerait l'ensemble. Toute Écriture indiquerait chaque partie à part, mais sans exception. Le dernier terme est donc encore plus fort, et même beaucoup plus fort, étant donné l'usage de Paul pour le mot Écriture ».
La version anglaise, autorisée et révisée, a toujours dit toute Écriture.

Tite 3, 5. LAVEMENT ET RENOUVELLEMENT, au lieu de : LAVEMENT DE RÉGÉNÉRATION (1588).
La traduction exacte semblait favoriser la doctrine de la régénération baptismale.

Hébreux 2, 10… qu'il CONSACRAT par les souffrances, au lieu de : qu'il PERFECTIONNAT (1560, 1588).
Ceci rendait le Sauveur trop humain.

Hébreux 5, 7… exaucé DE CE QU'IL CRAIGNAIT, au lieu de : À CAUSE DE SA PIÉTÉ (1588).
Pour le calvinisme strict, la piété ne revêt l'homme d'aucun mérite. On chercha donc un autre sens.

Hébreux 13, 4. Le mariage est honorable ENTRE Tous, au lieu de : chez tous (1560, 1588) (Traduction réelle : que le mariage soit honoré de tous).
Entre tous condamnait explicitement le célibat des prêtres.

1 Pierre 4, 19. Que ceux qui souffrent… lui recommandent leurs âmes comme au fidèle créateur (1560). On a retranché les derniers mots : EN BIEN FAISANT.
Retranchement dicté par l'horreur qu'inspirait la doctrine du mérite des oeuvres.

Jude 7. AYANT REÇU JUGEMENT, au lieu de : SOUFFRANT LA PEINE d'un feu éternel (1560, 1588).
On estimait que les damnés ne devaient souffrir leur peine qu'après le jugement.

De ces vingt-six inexactitudes, deux seulement (Rom. 2, 27 et Hébr. 13, 4) se trouvent dans Olivétan, et neuf seulement subsistent dans Ostervald. De ces neuf, quatre (Act. 14, 23; Col. 1, 24; 1 Tim. 3, 11; 2 Tim. 3, 16) lui ont survécu.
Toutes ces inexactitudes, excepté Matthieu, 1, 25, ont été relevées et reprochées avec virulence aux protestants par les catholiques.
Rappelons une inexactitude qu'Ostervald a conservée dans son texte : à Matthieu, 28, 17 : Ils l'adorèrent, MÊME CEUX QUI AVAIENT DOUTÉ, alors que le texte porte : MAIS QUELQUES-UNS DOUTÈRENT. Ostervald donne la vraie traduction en note en la faisant précéder du mot ou. C'était un premier pas, mais bien timide, dans le retour à la vérité (*).

(*) CALVIN ET LES « COUSINS » DE JÉSUS.

On sait que les catholiques, convaincus de la virginité perpétuelle de Marie, voient dans les frères de Jésus des cousins.
Calvin, le prince des exégètes, comme on l'a justement appelé, partage sur ce point l'opinion des théologiens catholiques. On lit dans ses commentaires (c'est nous qui soulignons les mots cousins et parents) :
Matthieu 1, 25 : Il est nommé premier-nay, mais non pour autre raison, sinon afin que nous sçachions qu'il est né d'une mère vierge, et qui jamais n'avait eu enfant. C’est un point duquel jamais homme n'esmouvra dispute si ce n'est quelque curieux. Au contraire, jamais homme n'y contredira obstinément si ce n'est quelque opiniastre ou raillard.

Matthieu 13, 55 : …pour se mettre un bandeau au devant de la claire lumière, ils vont jetter leurs yeux sur Joseph, Marie, et tous ses cousins et parens qui estoyent gens de basse condition. …Selon la coutume des Hébrieux, on appelle frères tous parens. Et pourtant Helvidius s'est monstré par trop ignorant de dire que Marie a eu plusieurs fils, pour ce qu'il est en quelques endroits fait mention des frères de Christ.
Luc 8, 19 : …les deux (Matthieu et Marc) disent que la mère et les parens ou cousins de Christ surveindrent ainsi qu'il parlait encore de l'esprit immonde, mais saint Luc rapporte cela en un autre temps… Paradventure que Marie et les cousins de Christ estoyent poussés de quelque affection charnelle et excessive…

Jean 7, 3 : Sous ce mot de frères, les Hébrieux comprennent tous cousins et autres pareras, en quelque degré qu'ils soient.
5. Car ses frères mesmes ne croyoiyent : Le Saint-Esprit marque ici d'une infamie perpétuelle les parens de Christ.
Et à la table des matières qui suit l'Évangile selon saint Jean, nous lisons : Les cousins de Christ se moquent de lui (7, 3).
Ici, Calvin a encore sur les yeux les lunettes de la tradition catholique.

Quoique cette interprétation du réformateur soit donnée par lui dans le commentaire et non dans la traduction, il convenait de la signaler dans ce fragment sur les inexactitudes protestantes.

Conclusion.
Les inexactitudes protestantes, au moins d'après ce relevé, sont moins nombreuses que les inexactitudes catholiques. En second lieu, elles ont duré moins longtemps.
Cela dit, il faut savoir répéter, avec un proverbe anglais : « Le mieux de l'homme n'est encore que l'homme au mieux ». Accuser nos traducteurs de mauvaise foi, c'est impossible. Toute leur vie répond de leur amour pour la vérité. Mais — sans parler de l'influence de l'éducation, du milieu : que de fois il y a un élément impersonnel dans l'erreur, comme dans le péché ! — lorsqu'on regarde les choses à travers une forte conviction, elles se colorent toutes de cette conviction (*). Un jour, un antiprédestinatien, après avoir lu Romains 9 au culte de famille, disait dans sa prière :
« Seigneur, nous te bénissons de ce qu'il ne faut pas prendre cela au pied de la lettre ». Cette constatation doit nous rendre défiants vis-à-vis de nous-mêmes et nous inspirer de la réserve dans nos jugements sur les traducteurs catholiques. Il faut prendre garde, avant de s'écrier : « Il a falsifié volontairement ! » On ne peut pas avoir deux poids et deux mesures. Des deux côtés, d'ailleurs, il y a progrès marqué. Ici aussi « la vérité est en marche, et rien ne l'arrêtera ».

(*) Voir fin du point 18.2 du texte global = point 3.2 de la Partie 3 « Oeuvre Biblique au 19° siècle »
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Re: HISTOIRE DE LA BIBLE EN FRANCE

Message  Arlitto le Lun 15 Aoû - 16:07

32 - Les Apocryphes

La question des Apocryphes a jadis passionné les esprits. Elle a été, au siècle dernier, l'occasion de deux schismes dans l'oeuvre biblique, l'un en Angleterre, l'autre en France. C'est une des questions dont la solution sépare les protestants des catholiques. Quiconque s'intéresse à ce qui concerne la Bible, ne petit l'ignorer. Si nous retenons la Bible que nous avons, si nous renonçons à y placer des livres que contenaient les Bibles de nos pères, il vaut la peine de savoir pourquoi.

Les Apocryphes sont un certain nombre d'écrits postérieurs à Esdras (*1) qui n'ont jamais appartenu à la Bible hébraïque, mais qui ont été ajoutés à la traduction grecque de l'Ancien Testament, dite des Septante. On les a appelés Apocryphes, c'est-à-dire cachés. Il est difficile d'indiquer pour ce terme un sens précis et unique. Des livres furent successivement qualifiés d'apocryphes :

1° Comme n'étant pas propres à la lecture en public dans la Synagogue (ainsi le Cantique des Cantiques). Ceci n'emportait aucune idée d'infériorité (*2) ;
2° À cause d'une valeur particulièrement grande ;
3° À cause d'une valeur moins grande, soit que l'exemplaire en fût défectueux (*3), soit que le contenu en fût suspect ; et le contenu pouvait être suspect, ou parce que le livre était mal copié, ou parce que ses enseignements n'étaient pas conformes aux doctrines admises ;
4° À cause d'une origine inconnue. Or comme les hérétiques en appelaient à des documents dont l'origine était telle (documents qu'ils estimaient renfermer la tradition secrète des apôtres, faite pour être communiquée non à tout le peuple chrétien, mais aux seuls pneumatiques [= spirituels ou illuminés ; note Bibliquest]), le mot apocryphe passa aisément du sens de inauthentique au sens de faussé, dangereux, pervers, hérétique. Ainsi ce quatrième sens se confondait avec la seconde nuance du troisième. C'est le sens qui prévalut à partir du quatrième siècle ;
5° À cause de sa non-canonicité. Du sens précédent à celui-ci, il n'y avait qu'un pas. Et de la non-canonicité, une fois admise, on concluait à la non-valeur. C'est ce sens de la non-canonicité qui a prévalu chez les réformateurs et dans les temps modernes (*4).

(*1) Voici ceux dont nous trouvons la traduction dans la plus récente (et excellente) traduction des Apocryphes (Les Livres apocryphes de l'Ancien Testament, traduction nouvelle avec notes et introductions. Société biblique de Paris. 1909. L'auteur est M. le pasteur Randon) : Macchabées, I, II III ; Tobit ; Judith ; Additions à Esther ; Les trois pages de Darius ; Suzanne ; Bel et le Dragon ; Baruch ; Lettre de Jérémie ; la Sagesse de Jésus, fils de Sirach, ou l'Ecclésiastique : la Sagesse de Salomon, ou la Sapience. — D'autres livres (les Pseudépigraphes) qui confinent à cette catégorie d'écrits sont : Macchabées IV, Psaumes de Salomon, Hénoch, Esdras IV, l'Apocalypse de Baruch, l'Assomption de Moïse, etc. Il y a dans les Septante un psaume 151, soi-disant composé par David après son combat avec Goliath, que le Concile de Trente n'a pas admis comme canonique.
(*2) Voir Daniel 12, 4, 9.
(*3) Les Juifs ne voulant pas détruire les livres saints, en déposaient dans une cachette spéciale (Genizah) les exemplaires détériorés.
(*4) Voir les Apocryphes de l'Ancien Testament, par TONY ANDRÉ, p. 10. Voir aussi Qu'est-ce que la Bible, de Henri MONNIER, p. 24; Einleitung, de BARTH, p. 385.

Ces livres ont été, à de rares exceptions près, imprimés dans toutes les Bibles, protestantes aussi bien que catholiques, jusqu'au commencement du 19° siècle. En 1826, la Société biblique britannique, sous la poussée de l'opinion publique, surtout en Écosse, cessa de publier ces livres et de subventionner les Sociétés qui les publiaient. Depuis lors ils ont fini par disparaître des Bibles protestantes françaises.

Au point de vue religieux, quelle est la valeur de ces livres ? L'introduction du récent volume dû à la plume de M. le pasteur Randon, après avoir mis cette valeur en relief, s'exprime néanmoins ainsi :

Il faut reconnaître qu'on ne retrouve pas dans les Apocryphes toute l'élévation spirituelle des grands prophètes. Nos écrivains semblent avoir perdu le secret des initiatives créatrices, ils ne sont plus que des imitateurs. Ils ne savent plus s'élancer jusqu'à Dieu et puiser dans sa communion directe la flamme de la pensée et de la vie.

Cette appréciation est juste. Il est difficile, toutefois, de porter sur les livres apocryphes un jugement uniforme. Certains d'entre eux (l'Ecclésiastique, la Sapience, Baruch) l'emportent sur les autres. On trouve dans la Sapience l'affirmation très nette de l'immortalité de l'âme, dans III Macchabées celle de la résurrection, affirmations qui sont le développement de certaines paroles de l'Ancien Testament (Ps. 73, 24-26, etc.). On remarque d'emblée qu'une bonne partie de ce que ces livres ont de mieux est fait de réminiscences bibliques assez délayées. Le Siracide est loin d'avoir la concision lapidaire des Proverbes. Il y a pourtant telle page, d'une vraie portée religieuse, qui présente un cachet original, une saveur biblique réelle.

Celui qui se venge trouvera la vengeance auprès du Seigneur, qui retiendra soigneusement ses péchés.
Pardonne ses torts à ton prochain, et ensuite, quand tu prieras, tes péchés te seront pardonnés. Un homme pourrait-il conserver contre un autre de la colère et implorer sa guérison auprès de Dieu ?
Il n'aurait pas pitié de son semblable, et il prierait pour ses propres péchés !
Si, tout mortel qu'il est, il garde rancune, qui lui pardonnera ses péchés ?
Songe à ta fin, et cesse de haïr, à la corruption et à la mort, et abstiens-toi de pécher.

Songe aux commandements, et n'aie pas de rancune contre ton prochain, à l'alliance du Très-Haut, et oublie les offenses (Eccl. 28, 1-7).

Il y a bien peu de passages comme celui-ci — nous parlons de passages d'une certaine étendue, — si même il y en a. D'autre part, on rencontre des passages d'une banalité, d'une insipidité surprenantes. « Marie ta fille, et tes soucis s'en iront » (Eccl. 7, 25). Nous notons en passant que saint Paul fut d'un avis assez différent (1 Cor. 7, 28). Le passage 42, 9, 10, aussi sur les filles, est un chef d'oeuvre de platitude (*). Non, nous ne retrouvons pas dans ces livres le souffle divin, la brise du large, qui traverse les livres de l'Ancien Testament, ce quelque chose qui vous donne le frisson de l'infini et de l'éternité, ce quelque chose qui vous abat et qui vous relève, qui, comme on disait au seizième siècle, vous « point ». Et puis, la Bible exalte Dieu : les Apocryphes exaltent l'homme. La Bible est le livre de la grâce, du droit de Dieu, de l'oeuvre de Dieu : les Apocryphes sont les livres de l'oeuvre humaine. Ce n'est pas seulement par un souffle moindre, c'est surtout par un contenu autre qu'ils diffèrent des prophètes. Quant à l'espérance messianique, l'attente d'un Sauveur, elle en est totalement absente. Ceci est d'autant plus frappant qu'à l'époque où ces livres virent le jour, les Juifs dont ils racontent l'histoire traversaient des temps troublés, des temps de détresse. Nous ne voyons pas trop quels passages, dans les Apocryphes, on pourrait être tenté de lire aux affligés, aux malades ou aux mourants. Le premier livre des Macchabées, par exemple, très loué, et excellent au point de vue historique, n'a pas une parole religieuse qui porte. À peine a-t-il des paroles religieuses quelconques. « Il est très peu riche d'éléments religieux, dit M. Randon. S'il admet l'intervention de Dieu dans le monde », — il n'était pas libre-penseur, c'est quelque chose ! — « il cherche peu à la mettre en relief…, cela ne témoigne guère en faveur de l'intensité de sa foi ». Nous nous demandons dès lors ce qu'un tel livre viendrait faire dans la Bible.

(*) Le voici. On aurait d'ailleurs tort de juger tout le livre d'après ce passage :

« Une fille est pour un père un trésor qui lui cause des veilles, et le souci qu'elle lui donne lui ôte le sommeil. Quand elle est jeune, il craint qu'elle ne trouve pas à se marier, et quand elle est mariée, qu'elle ne soit pas aimée ; quand elle est vierge, qu'elle ne se laisse séduire ; quand elle a un mari, qu'elle ne devienne infidèle ; quand elle est dans la maison paternelle, qu'elle ne devienne enceinte ; et quand elle est mariée, qu'elle ne demeure stérile ».

Et puis, il y a des paroles vraiment choquantes.

Il (David) chantait le saint nom du Seigneur
et dès le matin il faisait retentir son temple
Aussi Dieu lui remit-il ses péchés… (Eccl. 47, 10-11).

Est-ce parce qu'il chantait que David fut pardonné, ou parce qu'il se repentit ?

J'étais un enfant d'un bon naturel
Et j'avais reçu en partage une bonne âme,
Ou plutôt, comme j'étais bon, j'étais entré dans un corps pur,
Mais sachant que je ne pourrais garder ma bonté naturelle sans le secours de Dieu
Je m'approchai du Seigneur et je le priai (Sap., 8, 20).

Le sentiment du péché ne tourmentait pas notre auteur. Remarquons qu'il apporte ici un enseignement étranger à la révélation, celui de la préexistence des âmes.
Le second livre des Macchabées suppose légitime la prière pour les morts, la prière demandant à Dieu le pardon de leurs péchés (12, 44, 45). Ici aussi nous sortons du cadre de la révélation. On ne peut que se défier de l'enseignement d'un homme qui en sait plus long que les prophètes, plus long que les apôtres, plus long que le Seigneur lui-même.

Le merveilleux des Apocryphes est puéril, grossier, grotesque. Que dire, dans Tobit, de ce démon mis en fuite par la combustion du coeur et du foie d'un poisson ? (8, 2, 3). Et c'est un ange qui donne la recette.
Voici les dernières lignes du second livre des Macchabées :

Si mon récit est beau et bien ordonné, j'ai atteint mon but ; s'il est faible et médiocre, j'ai fait ce que j'ai pu. De même que le vin et l'eau pris à part sont un vilain breuvage, tandis que le vin mêlé d'eau procure une vive jouissance, de même un récit bien composé charme les oreilles de ceux qui l'écoutent. J'ai fini.

Quelle différence avec les écrivains bibliques, qui ne se sont jamais demandé s'ils écrivaient bien ou mal ! Chez eux, aucun souci de la forme. Celle-ci leur a été donnée par surcroît, et à leur insu. Ici, au contraire, l'écrivain s'est écouté parler, il s'est regardé dans la glace. Ce morceau, si on le trouvait dans la Bible, ne jurerait-il pas étrangement avec elle ?

À dire vrai, avant d'avoir lu ces livres de près, nous nous demandions si l'initiative des Sociétés bibliques d'Angleterre et d'Écosse, qui sur ce point ont rompu avec la tradition ecclésiastique, était bien justifiée. Mais après les avoir lus ou relus attentivement, nous estimons que, placés dans la Bible, à l'exception de quelques passages, ils la dépareraient. Évidemment, si la Bible n'est, comme on l'a dit, qu'une bibliothèque d'écrits nationaux (*1), on peut en faire un tout y va. Mais si la Bible est le livre qui nous apporte le message divin, qui nous rend Dieu présent, si la Bible est la littérature des âges créateurs, il en est autrement. Les Apocryphes nous apparaissent comme un boulet que la Bible a traîné après elle pendant de longs siècles : il était temps qu'on le coupât (*2).

Si on ne l'a pas coupé plus tôt, c'est que la puissance de la tradition est grande. D'ailleurs la tradition a eu ses fluctuations (*3). Les protestants ont généralement imprimé les Apocryphes après les autres livres, et souvent en petits caractères. On les mettait dans un coin. Quelquefois on ne les imprimait pas du tout, comme dans la Bible de Genève de 1724.

(*1) Alors il faudrait y placer aussi les pseudépigraphes dont quelques-uns sont très beaux (psaumes de Salomon, etc.), ce que personne n'a jamais eu l'idée de faire.
(*2) On peut se demander si pour couper le boulet on n'aurait pas pu employer des ciseaux confectionnés moins avec la preuve externe et davantage avec la preuve interne.
Citons pour mémoire les théologiens du dix-septième siècle qui déclaraient que l'hébreu était dans l'ancienne alliance la langue officielle de la révélation, la langue naturelle de Dieu, le grec étant réservé à la nouvelle alliance.

Au point de vue de la preuve interne, on nous dira : il y a dans le canon hébreu des livres qui ressemblent aux Apocryphes. Si on admet les uns, on n'a pas de raison pour exclure les autres. On veut parler de l'Ecclésiaste, du Cantique, de Ruth, d'Esther. Nous avouons ne pas comprendre la logique de ceux qui, trouvant dans la Bible certains livres à leur sens défectueux, en concluent qu'il faut en ajouter toute une série d'autres du même genre. Mais ces livres sont-ils défectueux ? Les avis peuvent différer. Chacun, en réalité, se fait sa Bible. Usant de la même liberté que nous reconnaissons aux autres, voici ce que nous dirons. Citons d'abord M. Henri Monnier (Qu'est-ce que la Bible ? p. 121).

Sur l'Ecclésiaste : « Il manquerait à la Bible quelque chose d'essentiel si le sombre Vanité des Vanités n'était là pour faire apparaître dans son horreur la destinée de l'homme sans Dieu. L'Ecclésiaste est la plus belle préface de l'Évangile, et la plus vraie ». Ce livre a un caractère tragique qu'on chercherait vainement dans les Apocryphes.

Sur le Cantique : « La Bible serait-elle vraiment le livre de l'humanité si elle ignorait le plus profond des sentiments humains ? »

On a écrit que le livre de Ruth n'a pas de valeur religieuse ( !!!). On a dit aussi que Judith et Tobit valaient Ruth. Ce n'était pas l'avis des missionnaires baptistes américains qui, dans la province de Kouan-Choung (Chine), en 1875, traduisirent dans la langue de Swatow le livre de Ruth avant tout autre livre de la Bible. Ils estimaient, évidemment, qu'on trouve dans ces pages une admirable manifestation de l'esprit de l'Évangile, une sorte d'Évangile avant la lettre ; ensuite, que ce récit patriarcal, naïf, aimable, est aussi facile à comprendre que propre à gagner des sympathies. Ils ne devaient pas se tromper, car le livre de Ruth est toujours un de ceux que les Orientaux achètent le plus volontiers.

Quant au livre d'Esther, il est certain qu'actuellement il a une mauvaise presse. Mais il faut se défier des clichés. Remarquons d'abord qu'on n'y trouve ni le merveilleux grotesque de certains Apocryphes, ni les affirmations choquantes et les platitudes de certains autres.

On dit : C'est un livre tout judaïque, un livre de sang, et un livre sans inspiration religieuse, puisque Dieu n'y est pas nommé. Un livre de sang ? Nous répondons : En lisant le livre avec attention, on voit que l'intention très nette de l'auteur est de montrer que les Juifs usèrent du droit de légitime défense. Il dit en effet, la première fois qu'il parle du massacre : Il leur fut permis de faire périr ceux qui prendraient les armes pour les attaquer (8, 12), et la dernière fois : Ils se délivrèrent de leurs ennemis (9, 16). Que les Juifs aient pu aller trop loin, bien que par trois fois il soit dit : Ils ne mirent pas la main au pillage, alors que le pillage leur avait été permis (8, 12) (donc ils se continrent), qu'Esther eût mieux fait de ne pas recommencer le massacre le lendemain, nous n'y contredirons certes pas. Ces gens ne connaissaient pas l'Évangile, et ne nous sont pas proposés comme modèles, pas plus que David dans 1 Samuel 27, 8-12, 2 Samuel 12, 31 (passages qui donnent le frisson), et tant d'autres. Ils ne sont pas pires que tant de héros nationaux, que les guerriers suisses de Naefels (1388) par exemple, qui massacrèrent jusqu'au dernier les seigneurs autrichiens restés en arrière quand le pont s'effondra, leur coupant la retraite, — et cela après treize siècles de christianisme.

Dieu n'est pas nommé. Non, mais pour qui sait voir, il est implicitement affirmé. L'invitation d'Esther au jeûne (4, 15) n'a pas de sens sans la foi à l'intervention divine, et cette foi se retrouve dans la parole de Mardochée : La délivrance surgira d'autre part… et qui sait si ce n'est pas pour un temps comme celui-ci que tu es parvenue à la royauté ? (4, 14), et est peut-être indiquée 6, 1 (le sommeil fuyait le roi). En constatant d'autre part que l'expression le roi, le roi Assuérus, ne revient pas moins de 174 fois dans les 168 versets du livre (un cas unique, croyons-nous, dans toute la littérature, sainte ou profane), nous inclinons à penser que le nom de Dieu a été passé sous silence intentionnellement, et que l'auteur a voulu montrer, par contraste, que le vrai maître, ce n'est pas le roi, qui parait tout le temps, dont l'autocratie et le faste remplissent tout, mais Dieu, « invisible et présent ». S'il en est ainsi, l'auteur, décidément, a eu plus d'esprit que beaucoup de ses lecteurs modernes. Et même, si c'est par indifférence que le nom de Dieu est absent (en a pensé que nous avions ici un extrait des annales de l'empire, ce qui expliquerait que les juifs sont nommés à la troisième personne), cette histoire n'en est que plus remarquable. Qu'on l'ignore ou non, Dieu est partout et dirige tout.
Bref, ce livre où l'action providentielle éclate d'une manière admirable, qui a inspiré à Racine une de ses plus belles tragédies, qui a fortifié la foi des chrétiens de Madagascar pendant la grande persécution du siècle dernier, ce livre a bien sa place dans la Bible.

(*3) JÉROME, quoiqu'il ait traduit et cité les Apocryphes, leur était nettement défavorable. Il parle à plusieurs reprises de leurs inepties et de leurs extravagances, et déclare que si on les lit il faut une grande prudence pour chercher l'or dans la fange.

« Je sais bien, dit-il dans sa préface au livre de Daniel, que ce sont des fables, mais comme elles ont été jusqu'à présent entre les mains de tout le monde, je n'ai pas osé les ôter, de peur que le peuple ignorant ne m'accusât d'avoir supprimé une partie des livres de ce volume ». Ce n'était ni très logique ni très courageux.

Malgré les CONCILES D'HIPPONE (393) et de CARTHAGE (397 et 419), qui les admirent, l'unanimité ne se fit pas tout de suite. Le pape GRÉGOIRE LE GRAND (590-604) s'excuse de citer 1 Macchabées, « lequel, dit-il, n'est pas canonique ». Plus tard, Bède le Vénérable (673-735), Alcuin (725-804), Raban-Maur (856), Pierre de Cluny (1092-1156), Hugues de Saint-Victor († 1140), Richard de Saint-Victor († 1173), Jean de Salisbury (1110-1180), Nicolas de Lyre († 1340), Pic de la Mirandole (1403-1494), Ximénès (1436-1517), Cajetan (1470-1534), suivent l'opinion de Jérôme, et s'en tiennent aux vingt-deux livres du canon hébreu.
Le Concile de Trente, dans sa séance du 8 avril 1546, déclara les Apocryphes canoniques à l'égal des autres livres.

En Orient, les Apocryphes ne furent joints qu'au quatrième siècle à la version syriaque, qui est du second siècle. Le concile de Laodicée, en 360, admit les livres hébreux comme seuls canoniques. JEAN DAMASCÉNE,vers 720, et NICÉPHORE, patriarche de Constantinople, mort en 288, font encore la distinction. Ce dernier appelle les Apocryphes antilégomènes, c'est-à-dire contestés. En 1629, un autre patriarche de Constantinople, CYRILLE LUCAR, s'oppose à l'admission des Apocryphes dans le canon. Ce n'est qu'au Concile de Jérusalem, en 1672, que leur canonicité fut proclamée.

La célèbre Bible d'Olivétan, la première Bible protestante, qui parut en 1535, avec deux préfaces de Calvin, une pour l'Ancien et une pour le Nouveau Testament, contient les Apocryphes, mais précédées d'une préface significative (sans doute d'Olivétan) (*1). Si on se donne la peine de lire cette préface, on verra que les Apocryphes y sont mis dans un coin, et même dans un tout petit coin. Comment Olivétan, parlant ainsi des Apocryphes, les séparant des autres livres « afin qu'on sache desquels le témoignage doit être reçu ou non », les imprime-t-il dans la Bible ? Ce n'est pas là la seule inconséquence des hommes de la Réformation (*2).

(*1) Nous l'avons reproduite au milieu du point 13.3.1. du texte global = point 1.3.1. de la Partie 2 « Versions protestantes de Olivétan à Ostervald ».
(*2) LUTHER définissait les Apocryphes « Des livres qui ne sont pas regardés comme valant la Sainte Écriture, mais pourtant utiles et bons à lire ».

LA CONFESSION DE FOI DE LA ROCHELLE s'exprime ainsi, article 4 : Nous connaissons ces livres (les vingt-deux du canon hébreu) être canoniques, et la règle très certaine de notre foi, non tant par le commun accord et le consentement de l'Église que par le témoignage et persuasion intérieure du Saint-Esprit, qui nous les fait discerner d'avec les autres livres ecclésiastiques, sur lesquels, encore qu'ils soient utiles, on ne peut fonder aucun article de foi.

Il est intéressant de voir la confession de La Rochelle invoquer contre « les livres apocryphes » la preuve interne. C'est à ce point de vue que nous nous plaçons dans cet article, en appréciant ces livres d'après leur valeur.

Le SYNODE DE DORDRECHT (1618) maintient les Apocryphes par des motifs tout utilitaires : le respect de l'usage et la crainte de faire dire, soit parmi les catholiques, soit parmi les protestants, « que ces livres ruinaient divers articles de notre créance et que c'était pour cela que nous les avions ôtés de nos Bibles » (Bible de MARTIN de 1707, préface). Comme l'attitude de Jérôme, cette attitude n'était ni logique ni courageuse. Comme lui, on « n'osait pas », on subissait le joug de la tradition.

MARTIN (1707) rejette nettement les Apocryphes hors du canon, et les imprime, un peu honteusement, tout à la fin de sa Bible, après le Nouveau Testament, et en petits caractères. « Si l'on en excepte, dit-il, l'Ecclésiastique, la Sapience, le premier des Macchabées et le chapitre 7 du 2°, tout le reste ne vaut presque pas la peine d'être lu ».

ROQUES, un réviseur de Martin, regrette que les Apocryphes aient trouvé place dans la Bible, et dit ,… ils portent presque tous des marques si sensibles de leur origine humaine qu'il est surprenant qu'on se soit jamais avisé de leur en accorder une divine. Les plus supportables sont : la Sapience, l'Ecclésiastique, 1 Macchabées : tous les autres méritent à peine d'être lus ».

OSTERVALD, comme Martin, dont il reproduit la préface, imprime les Apocryphes en petits caractères, tout à la fin de sa révision de la Bible (1744).

Le 6° DES 39 ARTICLES DE L'ÉGLISE ANGLICANE, après avoir énuméré les livres Canoniques, s'exprime ainsi : « Quant aux autres livres, comme dit Jérôme, l'Église les lit à la vérité pour en tirer des règles de conduite et des règles pour les moeurs, mais pourtant elle ne les fait servir de fondement à aucune doctrine ».

La liturgie de l'Église anglicane porte une lecture des Apocryphes (prise dans Baruch, l'Ecclésiastique, la Sapience) pour vingt et un jours de l'année, mais toujours pour un jour de semaine, jamais pour un dimanche.
En Angleterre on semble avoir été moins inconséquent qu'ailleurs, car en général les Bibles anglaises bon marché, ne contenaient pas les Apocryphes. Même avant de les rejeter officiellement, la Société britannique ne les a jamais imprimés.

Est-ce à dire que ces livres ne méritent pas d'être lus ? Bien au contraire, du moins pour une bonne partie de leur contenu. Par endroits, nous l'avons dit, ils sont sur les confins de cette littérature créatrice qui est fille de la révélation. Et même là où l'élément divin s'estompe, ils restent le plus souvent remarquables.

Comparés à la littérature profane, ils sont vraiment grands, et montrent quels fruits peuvent se cueillir sur le sol de la révélation. Il y a, ici et là, des perles à recueillir.
Il faut lire la belle prière de Tobit aussitôt qu'il se trouve seul avec sa jeune femme (7, 4-8). Plût à Dieu que tous les contes, tous les romans, eussent la pureté du livre de Tobit ! Citons encore ces paroles :

Il ne savait pas que la victoire remportée sur des frères est le pire désastre (2 Macch. 5, 6).
Les âmes des justes sont dans la main de Dieu, et le tourment ne peut les atteindre… Les insensés les tiennent pour morts… et pourtant ils sont en paix (Sap. 3, 1-3).
Parce que tu es maître de toutes choses, tu es, pour toutes, indulgent. Toi qui es le maître de la force, tu juges avec douceur (Sap. 12, 16, 18).
Sois d'autant plus humble que tu es plus grand (Eccl. 3, 18).

Grande est la vérité, c'est elle qui l'emporte (*) (Les trois pages de Darius, 4, 41).

(*) On cite généralement cette parole en latin : Magna est veritas et praevalebit.

Comparés à la littérature biblique, au contraire, les Apocryphes fournissent la preuve palpable de son inspiration unique, et fortifient la foi à la Bible. Une maison de six étages entre une cabane et une cathédrale paraîtra tour à tour grande et petite, selon qu'on jettera les yeux sur la cabane ou sur la cathédrale.

Ajoutons qu'au point de vue historique, ces livres forment entre l'Ancien et le Nouveau Testament, un chaînon indispensable à connaître. Ils nous initient à l'histoire héroïque du peuple juif en même temps qu'au développement de la pensée juive, et il faut savoir gré à M. le pasteur Randon de nous avoir donné de ces livres une aussi excellente traduction, scrupuleusement exacte, coulante, agréable, littéraire même, et accompagnée de notes explicatives et d'introductions qui caractérisent et situent les Apocryphes en général, et chacun d'eux en particulier. Cet ouvrage, d'une valeur scientifique réelle, et pourtant d'une lecture agréable et accessible à chacun, comble une lacune dans notre littérature religieuse.
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Re: HISTOIRE DE LA BIBLE EN FRANCE

Message  Arlitto le Lun 15 Aoû - 16:07

33 - La Parole de Dieu répandue par les Juifs pendant le siècle qui a précédé l’ère chrétienne

Extrait d'une conférence donnée en 1908 à Mazamet, par M. le pasteur Ph. Vincent à la séance annuelle de la Société biblique de France.
Voir pour la documentation : SCHURER. Geschichte des jüdischen Volks und Zeitalter Jesu Christi. Article Propaganda dans l'Encyclopédie juive de New-York. — Histoire d'Israël de RENAN, t. V. — Oracles sybillins, Firmin DIDOT, 1841.

Le seul moyen à employer pour que notre peuple accepte l'Évangile, c'est de le lui offrir ; et il faut le lui offrir, non pas seulement sous la forme du témoignage et de la prédication, mais encore sous la forme du livre. Un esprit sérieux veut juger par lui-même, et à tête reposée, les doctrines qui sont proclamées devant lui. Pour que nos concitoyens se convertissent, il est nécessaire que d'abord ils tiennent dans leurs mains et lisent de leurs yeux la Bible, et en particulier le Nouveau Testament. Tout protestant fidèle doit donc devenir un volontaire-colporteur, et se donner pour tâche de placer un exemplaire du saint Volume chez tous ses voisins, chez tous ses amis. Qui dira le bien immense que nous pourrions accomplir, ou du moins préparer, avec un peu de zèle ? Lorsqu'un homme a une fois lu l'Évangile et qu'il connaît l'enseignement de Jésus-Christ, il suffit parfois du moindre appel de Dieu, d'un événement heureux ou malheureux, ou d'une simple conversation avec un chrétien sincère, pour vivifier sa foi et la rendre agissante. Si un jour, comme je le crois fermement, notre France reçoit les inappréciables bienfaits que Jésus a apportés au monde, elle le devra en premier lieu aux colporteurs bibliques, à ces humbles serviteurs du Christ qui, au prix de bien des fatigues, et parfois de bien des humiliations, auront réussi à placer dans toutes les familles françaises quelques fragments du Livre de Dieu. Et tout chrétien qui se fera colporteur volontaire hâtera le moment glorieux du salut de sa patrie.
Je voudrais puiser, dans un chapitre ordinairement peu connu de l'histoire d'Israël, la confirmation des réflexions qui précèdent, et montrer, par l'exemple des Juifs de la dispersion, ce qu'un zèle et une application soutenus peuvent faire pour la cause de la Bible. Cette petite étude apportera un précieux encouragement à nos plus modestes distributeurs de Livres saints.

(Après avoir montré les Juifs témoins pendant trois siècles, dans toutes les grandes villes de l'empire romain, de l'unité et de la sainteté de Dieu, et la conscience païenne se purifiant à leur contact, — puis le rôle important de la version des Septante pour frayer les voies à l'Évangile, — M. Vincent parle en troisième lieu de la propagande zélée, opiniâtre, et chaque jour recommencée pendant deux siècles, des vérités bibliques dont les Juifs étaient les dépositaires. Nous reproduisons cette troisième partie).

S'il y a un zèle pharisaïque, amer, jaloux, ne cherchant dans la conversion du prochain qu'une source d'honneurs ou de profits, et ne communiquant aux âmes que des vérités mortes, il existe aussi, grâce à Dieu, un zèle désintéressé qui cherche seulement la gloire de Dieu et le salut des âmes. Ce zèle bienfaisant fut en général celui des Juifs de la dispersion. Voici comment ils furent amenés à l'exercer.

Aussitôt qu'on put lire à Alexandrie la traduction des Septante, les Égyptiens, en manière de protestation contre le rôle odieux qui leur est attribué par le livre de l'Exode au début de l'histoire de la nation juive, commencèrent à nier la véracité des récits mosaïques. Manéthon, qui écrivait en 250 avant Jésus-Christ, réduit toute la lutte entre Moïse et Pharaon et la sortie d'Égypte à une révolte de quelques lépreux que le roi Aménophis avait envoyés travailler dans les carrières de la presqu'île du Sinaï. Après lui, Appollonius Molon, Lysimaque, Apion, continuèrent l'attaque. Posidonius prétendit que les Juifs adoraient un âne dans le temple de Jérusalem, et qu'ils immolaient tous les ans un Grec spécialement engraissé pour la circonstance.

Immédiatement, le zèle ardent des Juifs pour leurs traditions qu'on voulait ridiculiser, et pour leur foi qu'on voulait rendre odieuse, le désir d'éviter la persécution qui parfois les menaçait, par-dessus tout le sentiment instinctif de leur grandiose destinée et l'ambition légitime de convertir les païens à leur religion supérieure, suscitèrent, parmi les adorateurs de l'Éternel, un nombre respectable d'apologètes de premier ordre. Aristobule de Panéas publia une explication de la loi de Moïse. Philon, le grand philosophle juif, réussit étonnamment à couler les doctrines bibliques dans les moules préparés par la sagesse grecque. On sait que l'historien Josèphe, en écrivant son ouvrage capital, Les Antiquités judaïques, comme en écrivant sa Réplique à Apion, poursuivait avant tout un but apologétique.

Mais ces dissertations de savants ne se lisaient guère que dans les écoles. Comment atteindre les masses ? Comment se faire entendre du peuple païen ? Les moeurs du temps suggérèrent aux Juifs un stratagème. Ils imaginèrent de mettre en circulation de petits écrits populaires, dont ils attribuaient l'origine à des païens illustres, et de faire ainsi proclamer, par les sages les plus vénérés de l'antiquité, des principes religieux et moraux qui n'étaient autres que ceux des Juifs. La propriété littéraire n'existant pas à cette époque, les Juifs ne ne gênèrent pas pour mettre les doctrines de la Bible dans la bouche d'Hystaspe, le Perse ; d'Hécatée d'Abdère, l'historien ; d'Aristée, officier de Ptolémée Philadelphe ; de Phocyde, le poète gnomique de Milet ; de Ménandre, le poète comique d'Athènes ; et même d'Héraclite, de Diogène, et de Mercure Trismégiste.
Le plus célèbre de ces petits écrits parut à Alexandrie vers l'an 140 avant J-C. Nous en possédons trois longs fragments dont l'authenticité est parfaitement sûre. Il était attribué à une Sybille.

Ce nom de sybille appartient à l'antique mythologie. Les anciens appelaient ainsi de vieilles femmes qui avaient autrefois, pensait-on, prophétisé l'avenir sous l'inspiration divine. Chaque peuple prétendait avoir eu la sienne.
Les Romains, par exemple, gardaient précieusement, et consultaient dans les calamités publiques, les oracles de la sybille de Cumes, qui étaient censés révéler, avec les maux à venir, les moyens de les conjurer.
Un juif d'Alexandrie s'avisa de faire parler en vers grecs, forme obligée des oracles de Delphes, une sybille qui se donne comme appartenant à la sixième génération depuis le déluge, et de lui faire prédire la suite des siècles. Elle annonce la succession des grands empires égyptien, assyrien, babylonien, perse, macédonien et romain, et elle déclare que, quand sept rois d'origine grecque auront régné sur l'Égypte, le peuple juif saisira le gouvernement des nations et qu'il deviendra une source de vie et de bonheur pour le monde entier.

Ce petit livre était conçu avec une extrême habileté.
La sybille juive va chercher dans l'Ancien Testament toutes les promesses de salut qui sont faites aux païens ; elle les encadre de son enseignement monothéiste et d'exhortations morales inspirées par un amour sincère de l'humanité, et elle annonce la venue prochaine du Messie qui jugera les idolâtres, mais qui associera à sa gloire les adorateurs du vrai Dieu. Elle s'adresse à tous les peuples : Égyptiens, Syriens, Gaulois, Bretons, aux îles de la Méditerranée, et surtout aux Grecs, car la race humaine entière profitera un jour, croit-elle, de la grande culture grecque combinée avec la belle moralité juive.
À plusieurs reprises, elle trace le tableau idéal de la vie des Juifs :

Préservés des vaines erreurs, ils ne révèrent point des simulacres de dieux, ouvrages fabriqués par des hommes avec l'or, le bois, la pierre. Mais ils lèvent vers le ciel leurs mains pures ; ils honorent leurs parents ; ils se souviennent de la sainteté du lit nuptial…

Voici une description des temps messianiques qui doivent apporter le bonheur aux païens comme aux Juifs :

« Dieu enverra de l'Orient un roi qui fera cesser sur la terre la guerre funeste. Le peuple du Grand Dieu (les Juifs) sera comblé de gloire et de richesses. Les îles et les villes (les païens) diront : Venez, tombons tous à terre, prions le Grand Dieu. Tous, proclamons la Loi du Dieu Très-Haut, qui est, de toutes les lois de la terre, la plus juste. Nous nous étions égarés loin des sentiers de l'Éternel, et, dans notre folie, nous adorions des images de bois fabriquées par nos mains…

« Alors la terre produira d'excellents fruits, les gras troupeaux de boeufs se multiplieront, les villes regorgeront de biens, les champs seront plus fertiles : plus de glaives, plus de guerre. De toute la terre on portera des présents et de l'encens à la maison du Grand Dieu…

« Réjouis-toi, fille de Sion ; jette des cris d'allégresse ! L'Éternel, le Créateur du ciel et de la terre, t'assure le bonheur. Il viendra faire sa demeure chez toi ; et sa présence sera pour toi une lumière perpétuelle. Le loup et l'agneau mangeront ensemble l'herbe des montagnes ; la panthère et le bélier auront un même pâturage ; le jeune taureau et l'ours partageront dans les champs le même bercail. Le lion cruel mangera de l'herbe dans son étable comme le boeuf, et des enfants parlant à peine les conduiront par la bride. Dieu rendra inoffensive la bête féroce ; le petit enfant s'endormira sur le gîte du serpent sans craindre aucun mal, car la main de Dieu le protégera.

Les exhortations sont parfois très pathétiques :
Ah ! Grèce infortunée, dépose tes pensées d'orgueil. Si tu as souci de toi-même, prie l'Éternel. Sers le grand Dieu, afin d'avoir avec nous ta part d'allégresse, quand viendra le jour redoutable du Jugement…

L'effet de ce petit poème, tout nourri de la moelle de l'Ancien Testament, fut colossal. En peu de temps, porté et recopié de synagogue en synagogue, il fit le tour du monde. Alexandre Polyhistor (mort vers l'an 50 avant Jésus-Christ) le cite textuellement. Virgile y puisa probablement l'inspiration de sa plus belle églogue, la quatrième, sur le retour de l'âge d'or ; c'est même ce qui lui valut, pendant tout le moyen âge, le titre de prophète de Dieu et de précurseur du christianisme. Les Pères de l'Église, entre autres Clément d'Alexandrie et Lactance, en font un fréquent usage dans leurs Apologies. Celse a eu ce livre entre les mains. Mais surtout, des conversions au judaïsme se produisirent en grand nombre. Les dames de la haute société lisaient avec avidité le poème, et se laissaient gagner les premières. Il fallut instituer des rites d'initiation pour les prosélytes qui voulaient participer au culte de la synagogue. Les écrivains latins s'émurent de la fréquence des conversions. Cicéron y fait de fréquentes allusions. Juvénal y consacre une de ses satires. Et nous savons par le Nouveau Testament que partout où les apôtres allèrent porter le message évangélique, ils trouvèrent dans les synagogues, à côté des Juifs d'origine, de nombreux prosélytes, hommes et femmes, qui écoutèrent la prédication nouvelle d'une oreille attentive et avec un coeur bien disposé. Ce petit écrit, qui a été depuis lors défiguré par des additions successives très considérables, et qui n'est plus connu que des archéologues, réussit, parce qu'il était inspiré par la Bible, à jeter dans le monde plus de lumières que toutes les philosophies aristocratiques de la Grèce, plus de force morale que la vieille vaillance romaine, plus d'espérance et de consolation que tous les cultes païens réunis. Surtout, il a l'éternel honneur d'avoir annoncé au monde ancien et préparé l'âge et le règne de la Grâce de Dieu en Jésus-Christ.
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