Quartiers pauvres et riches

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Quartiers pauvres et riches

Message  Arlitto le Mer 2 Mar - 18:18

Quartiers pauvres et riches
 

Les Livres des Rois, document officiel sur l'histoire des royaumes de Juda et d'Israël, sont plutôt discrets sur les conditions de vie des différentes couches sociales au temps de la monarchie. Toutefois le témoignage des prophètes sur ce point est d'importance capitale, car ils reflètent directement la montée progressive de classes sociales fortement contrastées, qui n'étaient pas prévues dans le projet d'alliance conclue entre Yahvé et son peuple Israël.
« Je frapperai la maison d'été puis la maison d'hiver, les maisons d'ivoire disparaîtront et les grandes maisons crouleront, oracle du Seigneur. » (Am 3,15) « Allongés sur des lits d'ivoire, vautrés sur leurs divans, ils se régalent de jeunes béliers et de veaux choisis dans les étables. » (6,4)

     Au VIIIe siècle, Amos est outré par le luxe de certaines maisons, richement meublées d'ivoire et d'ébène; même certains israélites se sont fait construire une deuxième résidence pour les mois inconfortables de l'hiver, sans doute dans la vallée chaude du Jourdain. À la même époque, en Juda, Isaïe déplore amèrement que les classes sociales aisées étendent leur droit de propriété au point que villes et campagnes seront bientôt totalement sous leur contrôle : « Malheur! Ceux-ci joignent maison à maison, champ à champ, jusqu'à prendre toute la place et à demeurer seuls au milieu du pays. » (5,8) Nous ne savons pas, cependant, quelles formes prennent de telles exagérations. Les fouilles de Tell el-Far'ah, en Samarie, dirigées par le Père R. de Vaux, avec la collaboration de l'auteur de la présente chronique, nous montrent de façon éclatante le bien-fondé de ces protestations prophétiques.
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Figure 1 : Maison type des Xe-IXe siècles

     Aux premiers temps de la monarchie (Xe-début IXe siècles), les maisons de Tell el-Far'ah reflètent une société dépourvue de différences sociales marquantes. Ces maisons (fig. 1) sont presque toutes égales par leur plan comme par leur architecture. Elles mesurent, en moyenne, 10 m x 12,5 à 13 m. La porte d'entrée, sur un des petits côtés, donne sur une cour rectangulaire à ciel ouvert, où on trouve les traces de four, de jarres à provisions plantées dans le sol, de petits enclos pour ânes ou mulets. Cette cour centrale est entourée de pièces sur trois côtés, pièces longues sur les deux côtés longs de la cour, pièces plus étroites au fond. La technique de construction est partout la même : les murs n'ont qu'un seul rang de pierres, à peine fondés dans le sol; ces pierres non taillées, des moellons, sont retenues ensemble par un simple blocage de pierrailles et de glaise. Si le sol de la cour est toujours en terre battue, celui des pièces longues est très souvent fait d'un pavage de petits cailloux. Nous avons là le type classique de la maison israélite depuis les premières villes du XIIe siècle jusqu'à la chute de Jérusalem en 587.
     Tell el-Far'ah, qui serait peut-être Tirça, première capitale du Royaume d'Israël (voir 1 R 14,17; 15,33; 16,5), fut sévèrement détruit au début du IXe siècle. Le chroniqueur des rois d'Israël nous rapporte qu'à ce moment de leur histoire plusieurs révolutions de palais ont agité la capitale (1 R 16,23-26). Les ruines de la ville furent relevées lentement, mais, au VIIIe siècle, un phénomène urbain nouveau ne peut manquer de nous surprendre.
     Nous avons mis au jour deux quartiers de la ville bien distincts reflétant une classe riche et un prolétariat misérable, dont voici les caractéristiques fondamentales.
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Figure 2 : Maisons riches du VIIIe siècle

     Le beau quartier de la ville a beaucoup souffert des ouvrages d'un cimetière arabe établi sur ses ruines. Quelques-unes des maisons ont toutefois été épargnées (fig. 2). Le plan architectural des maisons des siècles antérieurs est évidemment respecté. Mais des améliorations techniques sont notoires : en premier lieu, ces maisons sont en général plus grandes, mesurant en moyenne 10 m x 14 m. Leurs murs extérieurs, larges de 75 cm, sont bien soignés : ils sont maintenant constitués de deux rangs de pierre, et bien fondés dans le sol; les angles de ces murs et encadrements de portes sont bâtis de pierres de taille, bien ajustées les unes aux autres, ce qui rend la maison plus solide et plus élégante. La cour est encore en terre battue, mais les chambres sont dallées avec soin. Certaines de ces maisons conservent encore les départs d'un escalier pour un deuxième étage! « Eh bien, puisque vous pressurez l'indigent, lui saisissant sa part de grain, ces maisons en pierre de taille que vous avez bâties, vous n'y résiderez pas; ces vignes de délices que vous avez plantées, vous n'en boirez pas le vin. » (Am 5,11) « Le peuple tout entier en aura connaissance, Ephraïm et l'habitant de Samarie qui dit dans sa fierté et son orgueil : « les briques sont tombées, nous bâtirons en pierres de taille; les sycomores sont abattus, nous mettrons des cèdres à la place » (Is 9,8-9), ont manifesté leur étonnement devant cette technique éprouvée.
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Figure 3 : Maison pauvre du VIIIe siècle

     La partie pauvre de la ville, plus petite que la précédente, a conservé un bon nombre de maisonnettes, dont le contraste avec les maisons décrites plus haut saute aux yeux sans tarder (fig. 3). La grandeur moyenne de ces maisons n'est plus que 7 m x 9 m. Les murs, larges de 25 cm seulement, ne sont bâtis que d'un seul rang de pierres non taillées, ou des moellons, retenues par de la pierraille et de la glaise, sans fondement dans le sol, et dont l'alignement est fort irrégulier. Tous les sols sont de terre battue. Les fragments de poterie révèlent une vaisselle fort primitive.
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Figure 4 : Mur de séparation des quartiers riches et pauvres

     La découverte la plus étonnante, sans doute, est celle d'un mur droit de 1,5 m de largeur séparant le quartier riche du quartier pauvre (fig. 4)! Il traverse toute la ville pour aller s'appuyer aux remparts. Ainsi non seulement pouvons-nous écouter la voix de protestation des prophètes, nous pouvons aussi voir de façon concrète l'existence de deux classes sociales fortement éloignées l'une de l'autre, au VIIIe siècle avant J.-C.
     Un mur honteux signe la distinction nécessaire entre des « villa » et des bicoques, toutes habitées par des membres d'un même peuple de Dieu; il n'est pas étonnant qu'une telle situation a réveillé la conscience troublée des prophètes de Yahvé.
Guy Couturier, CSC
Professeur émérite, Université de Montréal
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