Jésus a-t-il prononcé le nom divin, YHWH ?

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Message  Arlitto le Jeu 20 Juin - 15:45

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Jésus a-t-il prononcé le nom divin, YHWH ? 


Rédigé par Thierry MURCIA

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Papyrus Fouad 266, fragment du Pentateuque en grec (Ier siècle av. J.-C.) contenant le nom divin en caractères hébraïques (Fac-similé réalisé par B. Bonte)


Jésus a-t-il prononcé le nom divin, YHWH ? (1/2)

Il est d’usage, dans le judaïsme, de ne pas prononcer le nom divin, YHWH, par respect pour la divinité. Lorsqu’un hébraïsant rencontre les « quatre lettres » (ou tétragramme), il les remplace automatiquement, à la lecture, par le substantif « Adonaï » qui signifie « Seigneur ». L’interdit est ancien, ainsi que l’atteste le philosophe juif Philon d’Alexandrie (c. 20 av. – c. 50 apr. J.-C.), contemporain de Jésus, qui précise au sujet de la tiare du grand prêtre :
« Il y avait aussi une plaque d’or travaillée en forme de couronne et portant les quatre caractères gravés d’un nom que seuls avaient le droit d’entendre et de prononcer dans les lieux saints ceux dont l’oreille et la langue avaient été purifiées par la sagesse, et personne d’autre et absolument nulle part ailleurs […] Sur le turban se trouve la plaque d’or, sur laquelle sont imprimées les gravures des quatre lettres qui forment, est-il dit, le nom de Celui qui est, vu que sans l’invocation de Dieu rien de ce qui existe ne peut tenir debout. »
                                                                  
De Vita Mosis, II, § 114, 132. 
Lorsqu’il relate la manifestation de Dieu à Moïse lors de l’épisode du buisson ardent, l’historien juif Flavius Josèphe, contemporain des apôtres, nous dit ceci (vers 94 apr. J.-C.) :
« Alors Dieu lui révèle son nom qui n’était pas encore parvenu aux hommes, et dont je n’ai pas le droit de parler. »
Antiquités Judaïques, II, xii, 4, § 276.

Flavius Josèphe, qui a connu le second Temple (détruit en 70 apr. J.-C.), était issu d’une famille de prêtres. Il connaissait sans aucun doute la prononciation exacte du tétragramme qu’il se garde portant bien de révéler. Les sources rabbiniques les plus anciennes précisent, de leur côté, que même lors des bénédictions, il était formellement interdit de le prononcer – tout du moins en Province – et que l’on devait utiliser une autre appellation, dont Adonaï, « Seigneur », était la plus usitée (Mekhilta sur l’Exode, XX, 24 ; Sifre sur les Nombres, VI, 26). Lors de la Bénédiction sacerdotale, est-il spécifié, « on doit y prononcer le nom divin mais seulement dans le Temple, dans la maison des prêtres ; ailleurs on emploie une désignation » (Sifre sur les Nombres, VI, 23). 

Même le grand prêtre, qui officiait dans le Temple et qui était pourtant autorisé à prononcer le Nom lors de certains sacrifices, ne le faisait alors plus qu’à voix basse de façon à ce qu’il soit inaudible :

« Jadis on le prononçait à voix haute, mais quand se multiplièrent les libertins, on le prononça à voix basse. Rabbi Tarphon disait : "Je me tenais parmi les prêtres, mes frères, à mon rang ; je tendais l’oreille vers le grand prêtre et je l’entendais avaler le nom au milieu des chants des prêtres."

Jadis il était livré à tous, depuis que se multiplièrent les libertins, il ne fut livré qu’à ceux qui étaient dignes. Samuel, en passant, entendit un père maudire son fils par ce nom : il mourut et il dit : "Cet homme s’en est allé et quiconque a voulu entendre a entendu". »

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Message  Arlitto le Jeu 20 Juin - 15:48

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Talmud de Jérusalem, Yoma, 40d.

D’après une autre tradition rabbinique, les prêtres du Temple auraient cessé de le prononcer lors de la bénédiction sacerdotale, deux siècles avant la naissance de Jésus, à la mort de Simon le Juste survenue vers 195 av. J.-C. (Talmud de Babylone, Yoma, 39b ; Tosefta, Sota, XIII, 8). Mais comment justifiait-on cet interdit, qui était, semble-t-il, respecté par tous ? La tradition rabbinique avance plusieurs explications fondées sur l’interprétation d’au moins trois versets de la Torah :
 
-          La fameuse mise en garde consignée dans le Décalogue : « Tu ne prononceras pas à tort (ou « en vain »le nom de Yahweh » (Exode XX, 7). C’est le troisième commandement. Plutôt que de risquer de l’enfreindre, on préféra s’abstenir purement et simplement de le prononcer.

-          L’affirmation consignée en Exode III, 15 : « C’est là mon nom à jamais »Les deux derniers mots peuvent également se lire, en hébreu : « pour être caché ».

-          L’interdiction de blasphémer, consignée en Lévitique XXIV, 16 : « Qui blasphème le nom de Yahweh devra mourir, toute la communauté le lapidera. Qu’il soit étranger ou citoyen, il mourra s’il blasphème le Nom ». Le verbe hébreu NQB (nâqabh), traduit par « blasphémer » ou « maudire », peut aussi avoir le sens (neutre) de « désigner (par le nom) ». C’est cette lecture qui a conduit certains exégètes à considérer que le simple fait de prononcer le Nom divin pouvait être passible de mort.

Celui qui, en dehors du Temple, prononçait le Nom « en ses lettres » (c’est-à-dire complètement), n’était pas jugé digne d’avoir « de part dans le monde à venir » (Talmud de Babylone, Sanhédrin, 101b ; Talmud de Jérusalem, Pea, 16b). 

Celui qui l’insultait ou le maudissait était passible de mort. Si une telle sévérité peut sembler révoltante – voire incroyable – il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas si longtemps, l’occident chrétien a lui aussi connu semblables excès. Sous Louis XIV, un certain Nicolas Aucerne, convaincu de blasphème, sera condamné aux galères après avoir eu « la langue percée d’un fer chaud » (août 1658). Claude Poulain mourra pendu (mars 1655) et Jean de Bergue aura les lèvres fendues avant d’être roué vif (juillet 1661) pour avoir blasphémé le « Saint Nom de Dieu et de la Sainte vierge ». Leur cadavre sera brûlé et leurs cendres éparpillées aux quatre vents. Pierre Bernier sera condamné à la pendaison « pour avoir juré le Saint Nom de Dieu en jouant aux cartes et aux quilles » (en août 1655) ...

Aucun manuscrit (grec) du Nouveau Testament, même parmi les plus anciens (iie siècle), ne contient le Tétragramme. Le Nom divin, y compris dans les citations de l’Ancien Testament qu’on rencontre, y est toujours rendu par Kurios – équivalent grec d’Adonaï – c’est-à-dire « Seigneur ». Il en va de même dans la Septante, la fameuse traduction grecque de la Bible hébraïque effectuée par des Juifs d’Alexandrie à partir du milieu du iiie siècle avant notre ère (la plupart des citations de l’Ancien Testament présentes dans le Nouveau sont faites d’après cette traduction). 

Un ancien manuscrit de la Septante fait toutefois exception. Il s’agit du papyrus Fouad 266 daté du ier siècle av. J.-C. Dans ce document fragmentaire, le tétragramme n’est ni rendu par Kurios, ni translittéré, mais est directement retranscrit en caractères hébraïques. Plutôt que de lui substituer le substantif grec Kurios, les scribes-traducteurs ont donc fait le choix, par respect, de ne pas y toucher. Est-ce à dire, pour autant, qu’ils le prononçaient ? Sans doute pas puisque le nom divin n’est pas vocalisé mais retranscrit tel quel  (יהוה).
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Message  Arlitto le Jeu 20 Juin - 15:49

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Du temps de Jésus, les rabbins de Palestine, très conservateurs, étaient enclins à rejeter les traductions écrites du texte sacré. En revanche, ils éprouvaient du respect pour tout support d’écriture où figurait le Nom divin en lettres hébraïques. En sus de la déférence due au Nom, c’est peut-être l’une des raisons qui a pu amener les traducteurs du papyrus Fouad 266 à conserver le tétragramme en caractères hébraïques dans leur traduction grecque. 

Pour assurer sa promotion, les partisans de la version des Septante la prétendaient divinement inspirée : cette traduction aurait – assurait-on – été réalisée par 70 (ou 72) scribes en 70 jours. Et ces scribes, qui travaillaient séparément, seraient miraculeusement parvenus au même résultat : 70 traductions strictement identiques, d’où le nom de « Septante » donné à cette traduction.

On notera toutefois que c’est en caractères hébreux archaïques (alphabet paléo-hébreu, dérivé du phénicien) que le Nom était gravé sur le petalon, la lame d’or que le grand prêtre arborait sur le front. Ce sont ces mêmes caractères, appelés « lettres saintes » (Lettre d’Aristée, VII, 98), qui étaient considérés comme sacrés. 

Dans son Commentaire sur les Psaumes, Origène nous apprend que, de son temps (vers 240 apr. J.-C.), le texte hébreu de l’Ancien Testament (alors rédigé en hébreu dit « carré », tout comme aujourd’hui) conservait justement cette écriture archaïque pour le tétragramme. 

Dans le papyrus Fouad 266, en revanche, le tétragramme est retranscrit, non en paléo-hébreu, mais en hébreu carré dont les caractères, empruntés à l’araméen, sont toujours en usage. Dans un cas comme dans l’autre, celui-ci ne devait, de toute façon, pas être prononcé (sinon par le grand prêtre lors des grandes solennités).

Dans la littérature rabbinique, on lui substitue un Yod redoublé (יי) ou une autre appellation : Adonaï (« Seigneur »), Ha-Shem (« Le Nom »)Raḥamana (« le Miséricordieux »)Ha-Maqom (« Le Lieu ») … 

Lors de la lecture publique du texte biblique, on le remplace par Adonaï (ou Élohim quand Adonaï est placé devant YHWH, afin d’éviter une répétition) que les Septante, et les évangélistes eux-mêmes, ont rendu par Kurios, « Seigneur ».

À la question initiale : « Jésus a-t-il prononcé le nom divin ? », aucun élément ne permet de répondre par l’affirmativeNul doute que s’il l’avait fait, ses coreligionnaires auraient été unanimes à lui en faire le reproche et on en trouverait la trace dans les évangiles. Car la question revient, en définitive, à s’interroger pour savoir si Jésus aurait été capable – ou même simplement désireux – de manquer de respect à la divinité, voire d’être grossier. Certes, Jésus s’oppose fréquemment aux pharisiens et à leurs traditions. Contrairement à eux, il ne jeûne pas et a sa propre interprétation de la Loi mosaïque. Pour autant, il respecte la plupart des usages de son temps et, quand il y déroge, en fournit les raisons. Le fils de Joseph porte, comme tout Juif pieux (Matthieu XXIII, 15), des franges à ses vêtements (Matthieu IX, 20 ; XIV, 36 ; Marc VI, 56 ; Luc VIII, 44). Quoiqu’il n’impose pas cet usage à ses disciples (Matthieu XV, 2 ; Marc VII, 2-5), lui-même se lave les mains avant chaque repas et il approuve les coutumes traditionnelles d’accueil comme le lavage des pieds ou l’onction d’huile parfumée (Luc VII, 44, 46 ; Jean XIII, 5). Et il va même, selon Matthieu, beaucoup plus loin quand il déclare : « Sur la chaire de Moïse se sont assis les scribes et les Pharisiens : faites donc et observez tout ce qu’ils pourront vous dire, mais ne vous réglez pas sur leurs actes : car ils disent et ne font pas. » (Matthieu XXIII, 2-3).
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Message  Arlitto le Jeu 20 Juin - 15:50

Rédigé par Thierry MURCIA, PhD 


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YHWH : 1. Caractères phéniciens 2. Paléo-hébreu 3. Hébreu carré 

Jésus a-t-il prononcé le nom divin, YHWH ? 


Lorsque Jésus ou les auteurs sacrés citent des passages de l’Ancien Testament où figure le Tétragramme, le texte grec du Nouveau Testament porte systématiquement Kurios « Seigneur », équivalent d’Adonaï Matthieu IV, 7 ; 10 ; V, 33 ; XXI, 42 ; XXII, 37 ; etc. Matthieu, lui, pousse le respect encore plus loin. Il est le seul à employer et à privilégier l’expression « Royaume des Cieux » (Matthieu III, 2 ; IV, 17 ; V, 3…), là où les autres auteurs néotestamentaires (Marc, Luc, Jean, Paul) mettent toujours « Royaume de Dieu ». Cette substitution – « le Ciel » ou « les Cieux » (ha-Shamayim) mis pour « Dieu » (Élohim) –apparaît à l’époque maccabéenne (milieu du iie siècle av. J.-C.). L’occident chrétien la systématisera et en fera une obligation : sous Louis XIV, les comédiens avaient interdiction formelle de prononcer le mot « Dieu », même pour le louer. Ils devaient dire : « Le Ciel ».

Il y a tout lieu de penser – comme nous l’avons vu précédemment – que Jésus, à l’instar de ses contemporains, se conformait à l’usage et, tant par respect du Nom divin que pour ne pas scandaliser ses auditeurs, qu’il ne prononçait pas le Tétragramme mais employait des noms de substitution (Adonaï le plus souvent). Ce n’est que très tardivement, à une époque où la prononciation du Nom s’était déjà depuis longtemps perdue, que germera l’idée que Jésus n’accomplissait des miracles que par la connaissance qu’il en avait (obtenue au moyen d’un stratagème). 


De fait, après 70 apr. J.-C. (destruction du Temple de Jérusalem), celle-ci n’était déjà plus connue que de quelques privilégiés qui en gardaient jalousement le secret. Un fait illustré par plusieurs anecdotes rapportées dans le Talmud :

« Rabbi Inioné ben Soussié se rendit auprès de Rabbi Hanina à Cippori et lui dit : "Viens et je te livrerai le nom ineffable." Sur ce, le fils de Rabbi Hanina alla se cacher sous le lit de son père pour écouter ; mais en éternuant, il révéla sa présence. "Quoi, s’écria le premier, est-ce votre habitude d’agir ainsi avec ruse ? Va donc, je ne te révélerai rien, ni à toi, ni à d’autres." Un médecin se trouvant à Cippori offrit de révéler le nom ineffable à Rabbi Pinhas ben Hama, qui refusa. "Et pourquoi demanda le premier ?" "C’est que je mange de la dîme qui m’est donnée de côté et d’autre ; et si j’étais initié à la connaissance du nom divin, je ne pourrais plus rien manger de ce qui provient des hommes. »

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Message  Arlitto le Jeu 20 Juin - 15:52

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Talmud de Jérusalem, Yoma, III, 7.


Chez Matthieu (VI, 9) comme chez Luc (XI, 2), la prière instituée par Jésus s’ouvre sur une demande bien précise : « Notre Père qui est aux cieux, que ton Nom soit sanctifié ».

 Cette sanctification du Nom divin était donc de première importance pour Jésus comme pour ses auditeurs. Mais qu’entendait-il par là ? Rien de plus que ce que ses contemporains étaient en mesure de comprendre : que le Nom de Dieu soit considéré comme saint et qu’il soit traité en conséquence. Or c’est à la demande de ses disciples qui veulent savoir comment s’adresser à Dieu que Jésus répond en ces termes. Il est dès lors significatif que Jésus, qui en appelle à la sanctification du Nom divin, ne le prononce précisément pas et qu’il soit même absent de sa prière. Il ne le prononce pas – le Nom de Dieu est Saint – mais en propose un nouveau : « Notre Père ». « Notre Père » est donc ce nouveau « Nom » par lequel il doit être invoqué. Un Nom en réalité déjà révélé, quelques siècles plus tôt, par le prophète Isaïe : 

« Pourtant tu es Notre Père. Si Abraham ne nous a pas reconnus, si Israël ne se souvient plus de nous, toi, Yahweh, tu es Notre Père, notre Rédempteur, tel est ton Nom depuis toujours. » 
Isaïe LXIII, 16.
Du temps de Jésus – et encore aujourd’hui  le Qadish, encore appelé prière de la « sanctification du Nom du Seigneur » (une des principales du judaïsme) était récitée par tout Juif pieux. On retrouve dans le Qadish plusieurs tournures et expressions présentes dans le « Notre Père » :
 
« Que son grand Nom soit magnifié et sanctifié dans le monde qu’il a créé selon sa volonté !
Et que règne son règne,
Et que germe sa délivrance […]
Que son grand Nom soit béni pour toujours
Et pour les siècles des siècles !
Que soit béni, et que soit célébré,
Et que soit glorifié, et que soit rehaussé,
Et que soit élevé, et que soit honoré,
Et que soit exalté, et que soit loué
Le Nom du Saint, Béni soit-Il… »
 
La formule « Que ton Nom soit sanctifié », déjà présente dans le Qadish, n’a jamais voulu signifier qu’il devait être prononcé. Au contraire. On connaissait plusieurs façons de sanctifier le Nom divin comme de le profaner. Sanctifier le Nom revenait à le considérer comme Saint, le respecter, l’honorer, le glorifier : « Il ne frappa Pharaon et les Égyptiens des dix plaies que parce qu’ils ne sanctifiaient pas son Nom », lit-on dans un vieux traité rabbinique (Sifre sur le Deutéronome, 132b). 
Les Égyptiens idolâtres, qui ne connaissaient (et ne reconnaissaient) pas Yahweh, ne sanctifiaient pas son Nom. Celui qui commettait un acte d’idolâtrie, qui se parjurait, qui violait la Loi d’une façon ou d’une autre, profanait le Nom de Dieu. Il en est bien évidemment de même de quiconque l’insultait, le maudissait mais également… le prononçait. C’était en effet courir le risque qu’il tombe dans des oreilles irréligieuses et soit ensuite outragé. Et mal le prononcer, le déformer ou l’écorcher n’aurait, en tout cas, certainement pas été la meilleure façon de lui faire honneur…
 
Être intègre, faire de bonnes actions, était, au contraire, une façon de sanctifier le Nom (Talmud de Jérusalem, Baba Metsia, 8c). C’était montrer la voie aux païens, les amener au respect et peut-être à la connaissance du vrai Dieu. Aller jusqu’au martyre et mourir pour le Nom restait quoi qu’il en soit la sanctification suprême (Sifra sur le Lévitique, XVIII, 86a ; XXII, 99d). Les trois compagnons de Daniel restés fidèles à Dieu jusque dans la fournaise étaient alors proposés en exemple (Daniel III, 8-30).
 
Chez Jean, Jésus s’adresse à Dieu en ces termes :
« J’ai manifesté ton Nom aux hommes que tu as tirés du monde pour me les donner […] Je leur ai fait connaître ton Nom et je leur ferai connaître encore, afin que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux. »
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Message  Arlitto le Jeu 20 Juin - 15:55

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Jean XVII, 6, 26.


Ces paroles font partie intégrante d’une prière adressée par Jésus à son Père (Jean XVII, 1-26). On note que, de même que dans le « Notre Père », le Nom divin n’y est pas mentionné une seule fois, pas plus que Kurios, son substitut le plus fréquent. 


Dès lors, quel est donc ce fameux Nom manifesté par Jésus à ses disciples, ce Nom qu’il leur a fait connaître ? Il est difficile de ne pas voir qu’il s’agit ici de « Pater », c’est-à-dire « Père », qui est mentionné à 6 reprises en toutes lettres (Jean XVII, 1, 5, 11, 21, 24-25). Jésus dit clairement : « Père saint, garde-les en ton Nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un comme nous sommes un. Lorsque j’étais avec eux, je les gardais en ton Nom que tu m’as donné » (Jean XVII, 11-12). Et ailleurs, à un autre moment : « Père, glorifie ton Nom » (Jean XII, 28). 

Ce Nom que Jésus a fait connaître est donc celui de Père – Abba en araméen (Marc XIV, 36 ; Romains VIII, 15 ; Galates IV, 6) – et non le tétragramme connu depuis l’Exode. Et c’est bien également « au Nom du Père » (et non pas de Yahweh) que l’on doit procéder au baptême (Matthieu XXVIII, 15).


Ainsi donc ce fameux « Nom » de Dieu est-il clairement révélé par Jésus qui l’emploie à de nombreuses reprises. Mais la tournure « Je leur ai fait connaître ton Nom » doit-elle nécessairement être prise au sens littéral ? Pas exclusivement car il s’agit en fait d’un sémitisme (façon de parler propre aux langues sémites dont l’hébreu et l’araméen font partie) que l’on pourrait également traduire par : « Je leur ai fait connaître qui tu es (ou étais) vraiment ». 


En l’occurrence : « Notre Père céleste », « un Dieu d’Amour », etc. En hébreu, en effet, l’expression « mon nom »« ton nom »« son nom » est fréquemment mise pour : « moi », « toi », « lui » (Deutéronome XIV, 23 ; II Samuel XXII, 50 ; I Rois VIII, 41, 44, 48 ; Isaïe LXIV, 1 ; Jérémie XXIII, 27 ; Malachie I, 6…). Chez Jean, ces deux sens se conjuguent : Jésus a fait connaître à ses disciples qui était vraiment Dieu dont « Père » est désormais le Nom.


Certes, ce Nom révélé par Jésus n’était pas absolument nouveau mais était plutôt rare : dans l’Ancien Testament, Dieu n’est appelé qu’une quinzaine de fois « Père » et une seule fois dans les nombreux manuscrits retrouvés à Qumrân. Qui plus est, cette paternité a essentiellement un sens collectif : elle concerne Israël en tant que peuple. Dans les Évangiles, en revanche, hormis lorsqu’il est sur la croix, Jésus ne s’adresse jamais à Dieu autrement et le nom de « Père » est mis sur ses lèvres quelque 170 fois. Rien de vraiment comparable – à quelques exceptions près – dans les prières juives de l’époque. Jésus, du moins, systématise l’emploi du mot Abba qui, en araméen signifie « Père », « Mon Père », mais encore « Père [par excellence] ». En faisant connaître aux disciples ce nom cher à ses yeux, Jésus les introduit dans un rapport d’intimité avec Dieu, celui d’un enfant avec son père, ainsi que l’apôtre Paul le souligne (Romains, VIII, 15 ; Galates IV, 6).


En Actes II, 21, Pierre qui s’adresse à la foule, achève son discours par cette citation du prophète Joël : « Alors quiconque invoquera le Nom du Seigneur sera sauvé » (Joël III, 5). En lieu et place du tétragramme qu’on trouve chez Joël (prononcé Adonaï), on a ici Kurios (traduit par « Seigneur »), comme dans la Septante. Pierre ne prononce pas ici le « Nom du Seigneur », il n’articule pas le tétragramme mais, conformément à l’usage, lui substitue Adonaï (Kurios). 

D’ailleurs, aucun des nombreux « Juifs pieux » (Actes II, 5) auxquels il s’adresse n’est choqué par son discours. Au contraire, nombre d’entre eux sont touchés par ses paroles et se convertissent. Mais quel est donc ici ce fameux « Nom du Seigneur » qui doit être invoqué pour être sauvé ? Est-ce Yahweh ? Est-ce Adonaï ou Kurios ? Est-ce Abba, « Père » ? La réponse se trouve également dans le Livre des Actes :

« - Sachez-le bien, vous tous, ainsi que tout le peuple d’Israël : c’est par le Nom de Jésus-Christ le Nazôréen, celui que vous, vous avez crucifié, et que Dieu a ressuscité des morts, c’est par son Nom et par nul autre que cet homme se présente guéri devant vous. C’est lui la pierre que vous, les bâtisseurs, avez dédaignée, et qui est devenue la pierre d’angle. Car il n’y a pas sous le ciel d’autre Nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés. »

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Message  Arlitto le Jeu 20 Juin - 15:56

Actes IV, 10-12.
« Et il est ici avec pleins pouvoirs des grands prêtres pour enchaîner tous ceux qui invoquent ton Nom [Jésus]. Mais le Seigneur lui dit : "Va, car cet homme m’est un instrument de choix pour porter mon Nom devant les nations païennes, les rois et les Israélites […] Tous ceux qui l’entendaient étaient stupéfaits et disaient : "N’est-ce pas là celui qui, à Jérusalem, s’acharnait sur ceux qui invoquent ce Nom, et n’est-il pas venu ici tout exprès pour les amener enchaînés aux grands prêtres ?" »

Actes IX, 14-15, 21.
« C’est de lui [Jésus] que tous les prophètes rendent ce témoignage que quiconque croit en lui recevra, par son Nom, la rémission de ses péchés. »    

Actes X, 43.
« Pourquoi tarder encore ? Allons ! Reçois le baptême et purifie-toi de tes péchés en invoquant son Nom [Jésus]. »

Actes XXII, 16.                                                                                                   
Au Nom de Yahweh, les premiers chrétiens ont donc bien, à leur tour, substitué celui de Jésus, comme cela apparaît également clairement dans nombre d’autres passages du Nouveau Testament : Actes II, 36 ; XVI, 30-31 ; Romains X, 9-13 ; Philippiens II, 9-11 ; Hébreux I, 4 ; I Corinthiens I, 2… Voici comment, dans l’Épître aux Romains, l’apôtre Paul intègre cette même citation du prophète Joël à son développement :
 
« En effet, si tes lèvres confessent que Jésus est Seigneur et si ton cœur croit que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé. Car la foi du cœur obtient la justice, et la confession des lèvres, le salut. L’Écriture ne dit-elle pas : Quiconque croit en lui ne sera pas confondu ? Aussi bien n’y a-t-il pas de distinction entre Juif et Grec : tous ont le même Seigneur riche envers tous ceux qui l’invoquent. En effet, quiconque invoquera le Nom du Seigneur sera sauvé (Joël III, 5). »   

Romains X, 9-13.
Et voici ce qu’il écrit dans sa Première Épître aux Corinthiens :
« À l’Église de Dieu établie à Corinthe, à ceux qui ont été sanctifiés dans le Christ Jésus, appelés à être saints avec tous ceux qui en tout lieu invoquent le Nom de Jésus Christ, notre Seigneur, le leur et le nôtre. […] Il n’y a qu’un seul Dieu, le Père, de qui tout vient et pour qui nous sommes, et un seul Seigneur, Jésus Christ, par qui tout existe et par qui nous sommes. ».

I Corinthiens I, 2 et VIII, 6.
Il ressort de cette étude que, tant par respect pour la divinité que pour ne pas scandaliser leurs contemporains, les premiers chrétiens, pas plus que leur Maître, n’ont vocalisé le Tétragramme. Conformément à l’usage – déjà en vigueur à l’époque – ils lui ont substitué Adonaï, traduit en grec par Kurios et « Seigneur » en français. Jésus a fait connaître à ses disciples le nouveau Nom par lequel Dieu devait être invoqué, à savoir « Père », et a ainsi établi un rapport de filiation entre lui et tous les croyants. Mais Jésus est également appelé Kurios, « Seigneur », dans tout le Nouveau Testament. Il est en effet reconnu, depuis l’événement postpascal, comme étant à la fois Christ (Khristos) et Seigneur (Kurios). Plusieurs passages de la Bible hébraïque (Ancien Testament) où il est question de Yahweh – et où les premiers chrétiens lisaient Adonaï ou Kurios (Seigneur), – vont désormais être attribués à Jésus, le Fils du Dieu unique appelé « Père », reconnu à son tour comme le « seul Seigneur » (I Corinthiens VIII, 6 ; Éphésiens IV, 5-6).  
Thierry Murcia 2001-2002 (corrections 2005 – revu 2018).


[1] Daniel IV, 23 ; XIII, 9 ; I Maccabées III, 18, 19, 50, 60 ; IV, 10 ; IX, 46 ; XII, 15 ; XVI, 3 ; II Maccabées III, 15, 34 ; VII, 11 ; VIII, 20 ; IX, 4 ; XV, 8 ; Tobit VII, 12)
[2] Prise au sens littéral, la phrase « Je leur ai fait connaître ton Nom » signifierait que les disciples, qui étaient juifs, ignoraient le Nom du Dieu de Moïse, ce qui est inconcevable. Mais l’on peut également considérer qu’ils en ignoraient uniquement jusqu’ici la prononciation exacte : ce qui ne ferait que confirmer le fait que, du temps de Jésus, celui-ci n’était plus prononcé. Quoi qu’il en soit, Jésus ne prononce pas non plus le Nom divin et lui trouve un substitut : « Père ». Un nom révélé par Jésus qui établit du même coup un rapport de filiation entre Dieu et tous les croyants.
[3] En Jérémie XXV, 29, l’expression « la ville sur laquelle mon Nom a été proclamé » signifie simplement : « la ville qui est à moi », « ma ville » (Jérusalem).
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