« LE SORCIER C’EST L’AUTRE ! »

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« LE SORCIER C’EST L’AUTRE ! »

Message  Arlitto le Sam 5 Mar - 13:57

« LE SORCIER C’EST L’AUTRE ! »

« LE SORCIER C’EST L’AUTRE ! » LA REPRESSION DE LA SORCELLERIE EN EUROPE.
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[Vous devez être inscrit et connecté pour voir cette image]En 1486  parait ainsi le Malleus Maleficarum(le Marteau Des Sorcières) des inquisiteurs  Henry Institoris et Jacques Sprenger. Les auteurs ont d'abord pour ambition de combattre une destruction de leur monde mais ils interprètent le désordre selon le code démologique centrée sur le maléfice, accablant la femme, accusée d'être la complice de Satan. La théologie se mue en une idéologie amalgamant hérésie et folie, délire de l'esprit et frénésie sexuelle. La femme-au-diable est née, le modèle démonologique inventé, aussitôt pris en charge par l'imprimerie, c'est-à-dire véhiculé par une abondante littérature d'où se détachent les traités de Jean Bodin (1579), Nicolas Remy (1595 Pierre de Lancre (1612). » Ce véritable manuel de la persécution des sorciers devint un succès de librairie, réédité dans toute l'Europe : de sa première publication à 1669, trente mille exemplaires auraient été mis en circulation, essentiellement dans de petits formats. Lors d'un procès de sorcellerie, le juge pouvait ainsi extraire le livre de sa
poche et le consulter aisément .


Un système pénal nouveau vit le jour, avec le développement de la monarchie absolue et de la justice royale, [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien](plus que de l'inquisition elle-même) tant en France que dans les Pays-Bas espagnols. Il mit en œuvre'une procédure dite extraordinaire, sans doute imitée de celle de l'Inquisition, qui se caractérisait par le secret, par l'écrit, par l'utilisation fréquente de la torture et par des entraves apportées à la défense du suspect. Ce dernier avait moins de chances que précédemment d'échapper à des châtiments rendus plus sévères, et plus aisément appliqués, surtout s'il appartenait à la majorité illettrée de la population.

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La sorcellerie fut désormais jugée selon cette procédure. les magistrats, pour prouver l [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]a culpabilité des suspects, ne suivaient pas les doctrines juridiques habituelles. Ils s'en remettaient totalement aux ouvrages de démonologie, dont au Malleus. En effet, les preuves matérielles et incontestables étaient rares en ce domaine et les témoins à charge ne déposaient généralement que sur des conjectures, de l'inimitié personnelle, ou sur la réputation des accusés. De plus, le diable était censé soutenir ses disciples, pour tromper les juges, ou même pour les mettre en danger. D'où le luxe de précautions prises lors de l'interrogatoire des sorciers : fumigations et encens, exorcismes, etc. De ce fait, le procès prenait une allure particulière, dans le cadre d'une procédure extraordinaire exceptionnelle : le comparant était en fait considéré comme coupable et le tribunal avait pour but de lui faire avouer son appartenance à la secte satanique, lui faire dénoncer ses complices
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Le traité du « Marteau des sorcières », valorise Marie, la « femme immense »et l'espace de l'Église comme espace maternel. A l'inverse, La hantise du feu qui donnera les buchers se soutint d'une phobie de la femme, porteuse du feu de la passion charnelle, foyer d'incendie pour le monde, signe de convoitise. Car la femme est possédée, pense-t-on alors ; elle est du côté de la vie, du corps, de la nature - de Satan donc. La magie voyait des fées ou des elfes désexualisées, la sorcière véhicule l'image de la mère archaïque et passe un pacte avec le diable.
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Il ne faut pas oublier que, jusqu'à la fin du XVe siècle, la femme dispose encore de ce que l'on nomme aujourd'hui la capacité juridique, elle reste propriétaire de ses biens, dont le mari peut disposer, elle dispose du droit de vote, intervient dans les procès comme plaignante ou témoin, tient une place dans la vie économique, exerce un métier (et même parfois un métier d'homme), peut ouvrir une boutique, par exemple, sans avoir besoin de l'accord de son époux; elle a encore le droit de conserver son nom de jeune fille, d'occuper les fonctions de son mari lorsqu'il s'absente ; enfin, elle participe au même titre que lui à l'éducation des enfants, etc.
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[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]Sur le plan politique, il ne faut pas oublier qu'aux temps féodaux, la reine est couronnée, comme le roi, par l'archevêque de Reims et qu'on y attache la même importance, puisque le pouvoir lui revient de droit lorsque le roi s'en trouve empêché d'une quelconque manière, et on ne saurait non plus négliger la place occupée par des femmes, telles Aliéner d'Aquitaine ou Blanche de Castille pour ne citer qu'elles, ou encore certaines abbesses exerçant leur autorité sur des hommes, comme ce fut le cas à Fontevrault. Sur le plan culturel, la femme inspiratrice des cours d'amour, de la poésie courtoise, chantée par les troubadours, est ici « l'amie », « la dame », celle pour qui l'on met tout en œuvre, et dont la conquête réelle ne se borne pas à un simple jeu platonique ,malgré la christianisation des romans courtois Dans la littérature, la femme ne saurait cependant se réduire au seul rôle d'égérie ou d'objet convoité. Elle est aussi celle qui a quelque chose à dire, participe, donne son avis, sait créer autour d'elle un climat propice à une activité intellectuelle favorisant l'éclosion de grandes œuvres. Aliénor d'Aquitaine est ainsi liée à la culture méridionale qu'elle contribue à développer. Une telle littérature concrétisait d'ailleurs une liberté sexuelle finalement tolérée malgré la doctrine chrétienne. Cela n'étonne guère dans un monde où le corps n'est pas encore dévalorisé, où la sexualité n'est pas encore entravée par le sentiment de culpabilité.
Dès la fin du XIIIème le courant va s'inverser : [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]loin des romans courtois, l'image de la femme se détériore dans la littérature : elle devient mégère, coquette, frivole, dépensière ; l'iconographie religieuse commence à l'associer au pêché, à la luxure. (la femme aux serpents du tympan de Moissac). La mort et sa faux va emprunter son visage de vieille décharnée ; la représentation des plaisirs féminins est associée à l'image désormais proche du diable, comme à Pise (Triomphe De La Mort).
En politique le droit romain va devenir prépondérant et enlever à la femme ses pouvoirs. Les juristes des fils de Philippe Le Bel inventeront la loi salique privant désormais toute femme de la possibilité du trône, cause de la guerre de cent ans. Les juges de Jeanne D'arc verront dans le fait de porter des habits d'homme et donc de prendre leur place, le signe d'une manifeste sorcellerie.
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Le culte de la pureté mariale, loin de valoriser la femme la condamnait, du fait de la sexualité : impure comme le lépreux et le juif elle devait supporter l'opprobre qui enveloppait l'ange déchu marqué par sa sexualité et ses suppôts, incubes et succubes ; d'où, une peur de la créatrice castratrice et séductrice, capable de tous les maléfices de par ses pactes diaboliques au sabbat.
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[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]« Si la femme n'est pas encore un monstre, tout est déjà en place pour une telle assimilation, et le Maliens va s'en charger : « Tu ne sais pas que la femme est une chimère, mais tu dois le savoir. Ce monstre prend une triple forme : il se pare de la noble face d'un lion rayonnant ; il se souille d'un ventre de chèvre ; il est armé de la queue venimeuse d'un scorpion. Ce qui veut dire : son aspect est beau ; son contact fétide ; sa compagnie mortelle. » La femme, le diabolique, le monstrueux sont désormais associés, tandis que la hantise de la sorcellerie atteint un paroxysme et que derrière elle se cachent des monstres - au symbolisme sexuel évident - issus de l'angoisse et du désir. Livré à l'animalité de ses instincts, l'homme est alors menacé de monstruosité…….
Ignorée la sorcière de l'Antiquité. Médée, même pour les amateurs d'opéra, évoque en effet davantage la fureur sanguinaire de la femme jalouse que la magicienne, et, comme en dehors d'elle rien n'émerge de ce lointain passé, on n'est guère plus avancé. Ignoré le Moyen Âge lui-même, un millénaire de l'histoire des hommes est ramené à une masse confuse et statique, dont ne subsistent que quelques figures et quelques faits épars dans un monde sombre et intolérant qui renvoie au néant l'extraordinaire richesse dont pourtant il a su faire preuve. La sorcière alors peut bien prendre place entre les sorcières de Shakespeare et ces illuminés de tous les temps qui voyaient le diable partout, comme d'autres voyaient Dieu, tandis que du XVIIe siècle resurgissent les messes noires, et qu'en cherchant un peu, un folklore riche en anecdotes nous
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permet d'apprendre au passage que la Bretagne ou l'Ecosse sont des terres de sorcellerie dont les landes sont surpeuplées la nuit de fées, de lutins et de sorcières. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]
Des vérités éparses n'ont jamais fait la vérité. C'est même à partir de vérités éparses que se construisent les pires erreurs, ou, plus grave, les préjugés. Alors, tentons de remettre les choses à leur place.
Le Moyen Âge a peu brûlé, il a, disons plutôt, cherché à savoir si la sorcière était combustible. Il a codifié, c'est déjà beaucoup, et cette sorcière-là existait à coup sûr, du moins dans l'esprit des inquisiteurs. C'est le XVIe siècle, si brillant en apparence, qui a peut-être été la pire époque d'obscurantisme, et le XVII siècle n'a pas eu grand-chose à lui envier, lui qui a condamné Galilée et l'a contraint à abjurer contre toute logique, ce qui, après tout, était un sort plus enviable que de finir grillé avec ses livres. Là prend place l'époque la plus tragique, et si quelques-uns comprendront plus vite que les autres l'aberration d'une telle persécution, en maints endroits les bûchers flamberont encore au XVIIIe siècle, jusqu'à ce qu'enfin partout un terme soit mis à trois cents ans de folie persécutrice.
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[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]Satan, sorciers et sorcières mèneront désormais grand sabbat dans des œuvres littéraires où la sorcellerie fera figure de style. Vision tout intellectuelle à côté de laquelle le maléfice pourtant trouvera encore sa place dans des comportements qui subsistent aujourd'hui encore, tandis que le développement des sectes les plus diverses se charge de mettre en évidence que l'irrationnel est loin d'être déraciné.
De l'Antiquité à nos jours, la sorcellerie en Occident revêt une multitude de visages, dont la sorcière constitue un phénomène particulier, ce qui explique la place que nous lui accorderons. Du paganisme au christianisme, une modification importante s'est produite, où magie, religion et superstition ont vu leurs rapports se modifier. »Colette Arnould. Histoire De La Sorcellerie. Taillandier
L'inversion des valeurs va se symboliser dans l'image forte du sabbat : un sabbat subversif, négateur de l'ordre transcendant où tout ce qui est en haut, la Dame, le Noble, le Prêtre - Dieu -, bascule et tombe. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] Selon la tradition, et les légendes, mais aussi la démonologie des inquisiteurs, le sabbat est célébré dans une clairière, une lande, à un carrefour, de nuit dans un endroit désert, près d'une source ou d'une fontaine, ou en un lieu offrant une particularité topographique, tel qu'un sommet de colline, un rocher ou un amas de pierres ; ou encore un lieu connu depuis la préhistoire, comme un dolmen ou simplement un grand arbre séculaire, toujours dans la nature et en contact avec elle. Sorciers et sorcières se rendent la nuit dans un lieu reculé pour adorer le Diable qui leur apparaît sous la forme d'un homme ou d'un animal grotesque. Cette réunion nocturne se termine par des orgies, des accouplements monstrueux et des scènes d'anthropophagie rituelle. Soumis à cette initiation, les sorciers sont désormais investis de ces pouvoirs maléfiques qui leur serviront à nuire à la société des hommes
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[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]Errores Gazariorum, un livre écrit vers 1430, se fonde sur des notions relevées au cours des procès de sorcières de cette époque, dans les régions francophones. Il raconte comment les membres de la secte se réunissent en « synagogues » et rendent hommage au Diable, en embrassant ses fesses ou son anus. Puis ils festoient de cadavres d'enfants, même ceux de leur propre progéniture, qu'ils ont tués et exhumés. Quand les lumières s'éteignent et que le diable crie « Mêlez, mêlez », ils s'accouplent au hasard. Ils rejoignent la secte pour obtenir des occasions de revanche, pour festoyer, et pour pouvoir accomplir des excès sexuels - trois motifs cités dans un procès de sorcellerie contemporain tenu en Dauphiné. Ils font des pactes avec le diable, écrits de leur propre sang. De façon abominable (toutes choses racontées avec un luxe de détail dans la procédure l), ils confectionnent des onguents et des poudres pour tuer les gens et détruire les récoltes. Pourtant, comme les hérétiques, ils prétendaient être de pieux catholiques, commente le texte.
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La tradition a retenu les deux principaux modes de transport du sorcier : [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]soit il vole dans les airs, enveloppé de brume par exemple, sous sa forme humaine ou sous une apparence animale, soit il chevauche un âne, un bouc ou un homme, un imprudent qui est sorti la nuit. Les principaux pouvoirs sorciers sont la maitrise du temps et de l'espace. Tous les récits se concentrent d'une part sur leurs capacités à réduire les distances et d'autre part sur leur goût pour les endroits sinistres, tristes, lugubres. Ainsi, la tradition du sabbat reste de nos jours une mémoire toponymique. Chaque région compte ses prés, ses carrefours, ses landes marécageuses, ses sommets de collines ou de montagnes, où l'on ajoute « du sorcier ». En fait, ce sont des lieux moins isolés que coupés de l'espace quotidien : on y passe mais on ne s'y arrête pas volontiers.
[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]L'origine culturelle du sabbat est diverse : d'abord l'hérésie et les déviations religieuses. Les hérétiques tels que les cathares avaient déjà été accusés de se rassembler pour des orgies nocturnes durant lesquelles ils vénéraient le diable sous la forme d'un chat, et avaient des relations sexuelles avec tout un chacun. En fait, les païens de l'Antiquité avaient accusé les chrétiens de faire de même dans les premiers siècles du christianisme ;plus tard ces derniers accuseront pareillement les hérétiques. Ce fut vers l'an 1428 et durant la décennie suivante - la même période qui vit l'augmentation sur une grande échelle de la chasse aux sorcières - que cette notion d'assemblée d'hérétiques fut transférée aux sorcières. Le terme « vauderie », appliqué à l'origine à l'hérésie vaudoise, puis à l'hérésie en général, vint à signifier également « sorcellerie ».
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Les pratiques du sabbat seraient d'ailleurs identiques à celles qu'on attribue aux hérétiques : Les rites des sorcières seraient ouvertement blasphématoires. Elles piétinaient, pensait-on, les crucifix, crachaient dessus, renonçaient à Dieu et à la foi chrétienne. Elles profanaient le plus sacré de tous les objets, l'hostie bénite reçue en communion. (Depuis longtemps, beaucoup de fidèles conservaient d'ailleurs l'hostie bénite et l'utilisaient pour protéger leurs animaux du mal ou pour éveiller l'amour). Au XV siècle, l'abus rituel de l'hostie devint l'une des formes de sacrilèges associés aux sorcières conspiratrices. Une légende circulait dans de nombreux coins d'Europe : l'hostie bénite était volée et profanée (par une sorcière, un juif, ou tout autre coupable), abandonnée, puis miraculeusement découverte. On la retrouvait fréquemment en train de saigner. On restaurait son honneur en érigeant ,bien sûr une nouvelle chapelle.
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S [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]elon d'autres auteurs, lorsqu'elle est évoquée, la cérémonie sabbatique se rapproche-t-elle plutôt d'un rite agraire de conjuration voire d'adoration des forces de la Nature
Carlo Guinzburg partant du Frioul et des procès des Benandanti, (les accusées rêvaient que leur âme s'échappait du corps pendant le sommeil pour participer à des cérémonies nocturnes ),verra, dans les procès de l'inquisition et le travail d'élaboration de la démologie, une traque de la culture populaire et des vieux mythes païens, voire chamaniques
« L'analyse des documents fait apparaître une multiplicité d'attitudes individuelles. A trop y insister, nous risquions de tomber dans un excès de pittoresque, mais nous avons préféré courir ce risque plutôt que d'abuser de termes vagues et génériques comme ceux de « mentalité » ou de « psychologie collective ». Ces témoignages frioulans présentent, en fait, un continuel entrelacement de tendances appartenant à la longue durée et de réactions purement individuelles, voire inconscientes. Attitudes singulières dont l'histoire, en apparence, semble impossible à écrire et sans lesquelles, en réalité, l'histoire des « mentalités collectives » n'est plus qu'une succession de tendances et d'orientations aussi abstraites que désincarnées. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]
Or notre recherche démontre avec certitude, en cette région du Frioul où se rencontrent des traditions germaniques et slaves, l'existence à une date relativement récente (vers 1570) d'un rituel de fertilité dont les porteurs - les benandanti - se présentent comme les protecteurs des récoltes et de la fertilité des champs. Cette croyance se rattache à un ensemble plus ample de traditions, liées à leur tour au mythe des assemblées nocturnes présidées par des divinités féminines comme Perchta, Holda, Diane, qui s'étend de l'Alsace à la Hesse, à la Bavière et à la Suisse. Cette croyance se retrouve, presque identique, en Lituanie. Face à une telle dissémination géographique, il est permis de supposer que ces traditions étaient jadis répandues dans une grande partie de l'Europe centrale. En l'espace d'un siècle, les benandanti deviennent, nous le verrons, des sorciers, et leurs assemblées nocturnes destinées à procurer la fertilité se transforment en Sabbat diabolique, accompagné de tempêtes et de destructions. Pour le Frioul, nous avons la certitude que la diffusion de la sorcellerie diabolique s'opéra par déformation d'un rituel agraire antérieur.
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Cette identité entre sorciers et morts errants est une identité sui generis : il ne s'agit pas, bien sûr, de transformer de façon rigide cet univers de croyances populaires tellement fluide, contradictoire et composite en une série de rapports rationnels, clairs et distincts. On peut facilement objecter que sorcières et sorciers, outre leur participation en « esprit » aux assemblées nocturnes, à la manière des benandanti, vivent leur vie quotidienne, sont en somme, des hommes et des femmes en chair et en os, et non des âmes errantes. Mais l'existence d'une dualité irréductible de plans est caractéristique de cette mythologie populaire : Plutôt qu'une identité pure et simple, il s'agit de la participation commune à une sphère mythologique originairement indifférenciée qui tour à tour se précise, éclate en plusieurs facettes, Carlo Ginzburg ,Les Batailles Nocturnes.
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"Le stéréotype du sabbat représente donc la fusion de deux images distinctes. La première, élaborée par la culture savante (juges, inquisiteurs, démonologues) était centrée sur la croyance en une secte hostile, inspirée par le diable, dans laquelle on entrait après avoir renoncé à la foi et profané la croix et les sacrements. La seconde, enracinée dans la culture folklorique, reposait sur la croyance en d'extraordinaires capacités d'individus déterminés, hommes et femmes, qui rejoignaient en extase, souvent sous forme d'animaux ou à cheval sur des animaux, le monde des morts, afin de procurer prospérité à la communauté. Comme nous l'avons vu, cette seconde image était infiniment plus ancienne que la première et diffusée dans une zone infiniment plus vaste. Elles se fixèrent dans les Alpes occidentales, un peu après 1350. Il est très possible que la convergence entre ces complexes culturels si différents ait été facilitée par la présence, dans la même zone et à la même époque, de groupes hérétiques vaudois. Les doctrines originelles de ces groupes s'étaient en effet mêlées depuis longtemps, soit à des traditions folkloriques locales, soit à des croyances dualistes de type cathare provenant d'Europe centre-orientale, qui se prêtaient à être interprétées comme des cultes diaboliques. L'intervention des inquisiteurs porta tous ces éléments dispersés à la température de fusion. C'est ainsi que naquit le sabbat. » Carlo Guinzburg .Le Sabbat Des Sorcieres. Gallimard
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L'Europe devint ainsi l'Europe des sorciers ou plutôt celle des sorcières. La grande chasse aux sorciers qui marqua les XVIème et XVIIe siècles ne fut pas un phénomène spécifiquement français mais concerna également l'Allemagne, la Suisse, les Pays Bas espagnols (bizarrement peu l'Espagne, terre d'inquisition, mais qui traquait surtout les hérétiques et faux convertis) et l'Angleterre. Elle fut partielle et marginale dans les pays nordiques et l'Italie(le Frioul).les principales flambées de chasse aux sorciers se situent partout entre 1560 et 1630., ce qui correspond à une crise de l'Europe. Chacun des pays cités est d'ailleurs le théâtre de guerres de religion et de troubles politiques importants : conséquences de la Réforme en Allemagne et en Suisse, puis guerre de Trente ans; révolte des Pays-Bas contre l'Espagne; installation définitive de la Réforme anglicane puis Révolution en Angleterre; guerres de Religion et révoltes populaires nombreuses jusqu'à la Fronde en France.La répression n'est donc pas celle des seuls juges mais aussi d'une partie des peuples acculturés par la perte des traditions populaires et vivant en état d'insécurité politique ,sociale et existentielle
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« [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] La Sorcellerie a été un des fléaux des siècles passés. Ses origines plongent dans la nuit antique. La triple Bombo évoquée par les sorcières de Thessalie va rejoindre les fées adorées par les paysannes inquiètes du Grand Siècle. La Sorcellerie est une imploration constante, dans le Monde occidental, aux survivances des dieux du' Paganisme. Elle est aussi une protestation conséquente aux religions dominantes : Catholicisme ou Religion Réformée. Elle s'affirme encore de nos jours chez les primitifs, face ou clandestinement aux religions exportées par l'Occident. Mais elle est bien plus encore ! Et ici nous voulons soutenir par de multiples exemples, une thèse qui, à notre connaissance, n'a jamais été encore soutenue. La Sorcellerie est fille de la Misère. Elle est l'espoir des Révoltés. Elle est le fruit maudit par les Eglises et le Pouvoir, de la Révolte. Toujours la Sorcellerie éclate en des pays troublés par les guerres civiles ou étrangères, par les catastrophes naturelles, où les peurs séculaires issues des anciens âges renaissent de leurs cendres. Reflet des mœurs, la Sorcellerie est l'aspect le plus poussé des craintes et des haines. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] L'Homme tremblant devant les forces naturelles essaie de les dominer et de se les asservir. Il conjure le Mal. Au besoin il s'en servira à l'égard de son prochain, par haine ou... par amour. Ainsi naît le complexe du sorcier. Quelle part d'illusion ou de rêve entre-t-il dans ce phénomène ? Il est très difficile d'en faire le départ. Quelle commune mesure entre la sorcière fruste des campagnes médiévales et le puissant seigneur Gilles de Rais sinon l'envie, la crainte et le goût du Mal ? Entre ces paysannes suédoises ou allemandes du XVIe siècle éprouvées par maladies et guerres, et les sorcières de l'Affaire des Poisons, dévouées par lucre aux désirs inassouvis des grands de la Cour de Louis XIV ? Une fois de plus, la différence est sociale. La Sorcellerie en elle-même, en ses effets, n'est qu'un aspect des crises sociales. Hors de là, on ne saurait la considérer que comme un phénomène ridicule, tout au plus bon à prétexte littéraire ou artistique. Mais la réalité de la Sorcellerie s'affirme d'une manière affreuse dans le châtiment des sorciers. Les bûchers flambants couvrirent l'Europe, et les procédures innombrables s'entassent dans les Archives.
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Le Monde Judiciaire — ecclésiastique ou laïque — accrédita, développa la Sorcellerie. Si celle-ci n'avait pas existé, les hommes, par leurs peurs et leurs cruautés originelles, l'auraient inventée. En face des illusions, ils ne surent, peu soucieux des réformes sociales, que torturer. En face des haines accumulées contre eux, ils ne surent que répondre par la mort, et non par la charité consciente de la profondeur de la maladie. L'historien qui s'est plongé dans cet amas de folles pièces judiciaires, de tortures et de supplices ne peut que frissonner, rétrospectivement.
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Rétrospectivement, c'est beaucoup dire. Les Peurs contemporaines prendront-elles une autre forme de persécution ? Les crises sociales actuelles n'engendreront-elles pas de nouvelles illusions formatrices de haine et créatrices de supplices ? Y aurait-il une métamorphose du Diable et de nouveaux bûchers ?
Sorcellerie n'est qu'un mot dans la bouche des hommes, celui dont on pare l'ennemi spirituel ou l'ennemi tout court.
Sorciers ou Sorcières ne sont que les victimes désignées de l'adversité sociale.
Raison, où est ta victoire en ce monde de peurs et de haine où la Lumière n'apparaît que par éclairs, dans la Nuit ? » Jean Palou. La Sorcellerie P.U.F.
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Re: « LE SORCIER C’EST L’AUTRE ! »

Message  Arlitto le Sam 5 Mar - 13:59

DRAMATURGIE DU MALHEUR.J.FAVRET-SAADA

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« La magie est de tous les temps. Depuis les débuts de l'humanité, elle suit les pas des hommes sur tous les continents. A l'ombre des religions, en leur sein parfois, plus souvent encore en vive concurrence avec elles, elle transporte une part du sacré, du transcendant, de ce qui dépasse l'être mortel, pour lui parler du surnaturel et pour lui laisser la certitude, l'espoir ou l'illusion de pouvoir agir efficacement sur le monde invisible. Véhicule d'une quête éminemment humaine de sécurité, elle s'intègre aisément à certains systèmes sociaux ou politiques, dont elle peut même constituer l'ossature, ou bien au contraire elle entre brutalement en conflit avec les autorités qui redoutent son influence sur leurs sujets.
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Chercher sa trace dans le passé n'est pas faire preuve de simple curiosité érudite mais tenter de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]découvrir les véritables soubassements de la pensée occidentale. Les croyances magiques et les pratiques de sorcellerie ont en effet constamment accompagné les penseurs autant que les gens du peuple avant les triomphes de la raison cartésienne et des Lumières au XVIIIe siècle. L'évolution proprement intellectuelle ne suffit pourtant pas à expliquer de telles ruptures. Elles furent facilitées par l'affermissement des Etats modernes et des Eglises, producteurs de sécurités nouvelles visant à s'établir comme des monopoles, refoulant les traditions surnaturelles qualifiées de « superstitions ». A l'aube du XXIe siècle, celles-ci n'ont d'ailleurs pas totalement disparu de l'Europe technicienne et rationaliste, malgré les fulgurants progrès de la science contemporaine. Elles reviennent même actuellement en force sous de multiples formes : astrologie, pratiques de guérison, rituels d'envoûtement et de désenvoûtement, activités de certaines sectes, messes noires, diabolisme secrètement pratiqué au cœur des plus grandes villes, etc. Comme si la fin du XXe siècle annonçait en ces domaines d'étonnants, de puissants retours du refoulé. Comme si la magie se chargeait de raconter à nos contemporains des choses importantes sur eux-mêmes, que leurs ancêtres rationalistes avaient voulu se cacher. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]
…Plutôt que de simples survivances magiques, il vaut mieux parler de mutations, d'adaptations, de réorientations. Si le diable peu à peu a déserté l'imaginaire des intellectuels et des artistes, s'il s'est apprivoisé au XIXe siècle comme l'explique Marie-Sylvie Dupont-Bouchat, la magie, le spiritisme ou les sortilèges ont continué à exercer leur fascination aussi bien sur nombre de penseurs que sur les gens du peuple. Les ethnologues partis à la rencontre des gens ordinaires, , ont pu repérer le fonctionnement toujours actuel d'un système de croyances qui explique le monde réel. Ceux qui l'utilisent estiment qu'il fournit des règles utiles, voire indispensables, pour conduire leur vie sociale.
Sans doute de tels phénomènes expliquent-ils que les ruraux déracinés de l'ère industrielle aient légué aux citadins une certaine nostalgie de cette méthode de compréhension du monde ? Surannée, passéiste aux yeux des savants positivistes, elle n'en hante pas moins ce que l'on peut nommer, faute de mieux, la conscience collective de nos contemporains. L'universalité de la magie a certes disparu, suite à la longue crise déclenchée par les bûchers de sorcellerie. Le magisme continue pourtant à s'insinuer dans la vie actuelle, chacun pouvant se situer à son gré le long d'une échelle de valeurs allant de l'adhésion totale au refus ou au doute rationaliste le plus ferme. Aux divers étages se placent des phénomènes de croyance, des attitudes actives, des participations à des cérémonies, des adhésions à des sectes. Il n'est pas certain que la foi religieuse classique ou encore le scientisme puissent suffire à permettre de faire la part des choses, c'est-à-dire à distinguer « celui qui y croit » de « celui qui n'y croit pas ». Robert Muchembled .Magie Et Sorcellerie D'hier et d'Aujourd'hui. Armand Colin
.
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[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]Etymologiquement, la sorcellerie signifierait le fait de jeter des sorts et c'est déjà toute une histoire : le latin sortis ne signifiait d'abord que le tirage aux sorts, et donc, par extension, la consultation des oracles (une réponse à l'aléatoire de l'existence).L'antiquité y voit une pratique magique mais distinguait pourtant magie blanche et magie noire (Médée, Circé), destinées à agir par des moyens « surnaturels »sur la nature elle-même. C'est cette magie que le christianisme devait déclarer « impure » puis satanique ouvrant la voie idéologique à la persécution. Celle-ci fut pourtant le fait plutôt des états et des tribunaux laïcs, traquant les formes de marginalité sous le couvert de démonologie de même que celui des élites(le clergé, les juges ou même les « humanistes ») combattant les formes de cultures populaires.
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« Le sorcier c'était donc l'autre » d'un point de vue religieux (paganisme populaire, hérésie) comme politique et social (mise au pas des particularismes locaux domination masculine). [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]
Si la sorcellerie en Europe est marquée ainsi par la répression massive de la chasse aux sorcières du XVe au XVIIe siècles, son histoire ne s'arrête pas là .Les Lumières puis le positivisme et l'évolutionnisme du XIXe mirent fin sans doute à la persécution mais pour rejeter le phénomène dans les ténèbres de la « mentalité primitive » dévolue aux sociétés qu'on était en train de coloniser ou à une survivance dans les campagnes, signe, pensait un certain rationalisme militant, de l'arriération et de la crédulité du monde paysan. Dans les deux cas le progrès de la raison, de l'éducation, les sciences et les techniques devaient mettre fin aux « croyances archaïques »et apporter la civilisation
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Il est douteux pourtant d'affirmer que la sorcellerie soit un phénomène purement rural .Il y eut historiquement des procès et une répression « urbaine ».Surtout, notre monde contemporain majoritairement urbanisé et technicisé voit fleurir toute une économie occultiste- pour la seule France autour de 40000 voyants et le même nombre de « sorciers-guérisseurs dont plus de mille dans la capitale sans compter l'importation, sans vrai rapport avec les systèmes de pensées originaux, de chamans et autres marabouts. La presse enfle la rumeur du phénomène en le comparant aux 50000 médecins ou 30000 religieux et le discute désormais comme choix individuel d'existence parmi d'autres croyances et donc comme acquis de civilisation, censés fournir une réponse aux pertes de repères contemporains.
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Re: « LE SORCIER C’EST L’AUTRE ! »

Message  Arlitto le Sam 5 Mar - 14:00



Quant au progrès des moyens techniques et de la communication il n'est pas une entrave, bien au contraire : l'Internet permet ainsi, comme chacun peut le constater, la diffusion massive de stages chamaniques, la prolifération de sectes sataniques, la consultation en direct des runes et des recettes de désenvoutement. La sorcellerie loin de disparaitre connaitrait, parmi d'autres formes d'ésotérisme un regain de vitalité dans un monde pourtant rationalisé et technocratisé.
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 Pour orienter la vie, il n'existe plus de repères de longue durée. Aujourd'hui où l'économique exerce un ascendant absolu, c'est « le calcul » par lequel chacun négocie pratiquement au jour le jour sa situation socioprofessionnelle, qui fait office de jalon acceptable. Réfèrent dangereusement instable, car ces négociations « sur tous les fronts » doivent toujours être en chantier sous peine de voir l'être concerné perdre sens et identité sociale. Mais dans le même temps, elles deviennent le plus sûr moyen de réduire les incertitudes engendrées par la mobilité des repères sociaux et symboliques. Il faut sans cesse ajouter des expériences inédites, des stages, des découvertes guidées, des apprentissages et des formations qui sont « des plus » pour renforcer par l'originalité la position permanente de négociateur aussi bien dans la vie professionnelle, familiale que dans les loisirs. Pourtant, ces négociations n'ont de chances d'entrer dans l'addition que si elles s'affichent dans une dimension inédite : c'est-à-dire avec un caractère propre à induire le mouvement du changement. Car, dans la société moderne de productivisme libéral et de consommation effrénée, la nouveauté est devenue une valeur marchande mais hautement volatile puisqu'elle s'épuise dans le moment même de son utilisation. D'où le besoin constant de nouveauté que l'on peut percevoir dans la succession accélérée des modes.

Dans ce contexte, les pratiques ésotériques ou para-psychologiques deviennent alors des faits de changement non plus extraordinaires, mais tout à fait équivalentes à des pratiques appartenant à d'autres domaines du social. Par exemple, elles sont tout à fait comparables aux pratiques sportives dites « de l'extrême » qui se vendent comme autant de découvertes authentiques du corps et donc de soi. « La glisse sur glacier » renouvelle la géographie de la montagne et la profession de guide, tout comme la pratique de l'astrologie, par exemple, renouvelle le paysage de la ville et bouleverse le savoir du praticien : chaque fois, c'est une émotion vraie qui est revendiquée et transformée en une vérité pleinement vécue. Elles entrent aussitôt sur le marché de la consommation et dans ce que Georges Balandier appelle « la représentation comptable de la vie personnelle ».André Julliard. Le Malheur Des Sorts. Sorcellerie D'aujourd'hui En France .


La sorcellerie relèverait ainsi d'un « je sais bien mais quand même » dont le sens ne pourrait s'éclairer d' un Grand Partage doublé d'un rejet simple entre « eux et nous ». L'autre de la raison, au lieu d'être l'apanage désigné de populations ou de sexe, serait décidément en chacun de nous selon un processus qu'il resterait à expliquer .Une phénoménologie, au cœur de la croyance, est possible désormais depuis les travaux de l'anthropologue J. Favret-Saada.





[Vous devez être inscrit et connecté pour voir cette image]De la sorcellerie des campagnes, il était question non seulement dans les études de folklore, mais, à l'époque, dans les journaux régionaux, qui s'étendaient avec ironie sur de sombres affaires de charlatans guérisseurs et magiciens (la fameuse Dame Blanche), poursuivis pour exercice illégal de la médecine. Mais cela existait-il encore, et comment aborder un tel sujet, en dehors des approches, sensationnelles, accusatrices ou discriminantes ? Sujet qui va sembler d'ailleurs se dérober à l'enquête, en premier lieu, ou être sans contenu réel. J. Favret-Saada refuse d'entrée trois sources habituelles qu'elle dénonce, les « folkloristes », les psychiatres et les journalistes. Leurs écrits ne contiendraient que des informations de seconde main, et rejetteraient la sorcellerie du côté des croyances absurdes, du délire paranoïaque, de l'arriération culturelle ou de la naïveté. Comment, de plus, construire une recherche alors que les premiers concernés, les paysans, semblent d'ailleurs adhérer parfaitement à ces discours en renvoyant l'éventuel questionneur aux anciens temps ou à la malhonnêteté de charlatans exploitant la crédulité. Lorsqu'ils vont finalement se confier à l'anthropologue ce sera pour rester dans le registre du « je sais bien mais quand même, sorte de double pensée qu'on retrouve dans bien d'autres systèmes [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]
J'y croyais pas,j' y croyais pas tellement encore, me dit -elle... [Ce n'est pourtant pas qu'elle puisse être dite croire davantage à présent. Mais son récit, comme tout récit de sorcellerie, pose inévitablement la question de savoir C0mment on peut à la fois n'y croire nullement et y croire tout à fait] ... J'y croyais pas tellement encore, mais j'ai dit à l'homme de Quelaines(un désorceleur important mais étranger à la région) Vous savez qui c'est?
— Oui, je sais qui que c'est. C'est à Chailland.
— Si on vous pose des questions, vous allez nous dire qui c'est? demande Marie, qui précise à mon intention : « J'ai eu tort de poser cette question, j'aurais voulu ne jamais savoir. »
•— Pourquoi donc?
— Parce que je trouve ça idiot, de savoir, c'est complètement con. Je passe, mais je vous assure que... » (Soit : je ne vais pas vous les nommer, ces sorciers, parce que les sorts, ce sont des stupidités; mais je ne puis éviter d'y penser quand je rencontre ceux qui ont été nommés ce soir-là.) L'ethnographe risque un nom, à tout hasard : celui de Pottier, un petit-cousin de Suzanne Fourmond, comme elle originaire de Villepail et venu occuper une ferme à Chailland; Pottier, le principal animateur de la cabale contre les Fourmond et d'ailleurs son bénéficiaire évident, puisqu'il est devenu maire de Chailland après la mort de son parent.
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« Oui, dit Marie, bien sûr, que Pottier était dedans [c'est-à-dire dans la liste des sorciers]. Mais il y en avait plusieurs. Je vous assure qu'on ne les compte pas avec les doigts d'une seule main : il y avait le maire [donc, Pottier], nos propres voisins et des gens du bourg. »
Marie est vivement intriguée par l'énigme de ce procès divinatoire : comment est-il pensable qu'un humain sache ce qu'il ne connaît pas? « L'homme de Quelaines, il ne les connaissait même pas [ceux qui ont été mis sur la liste des sorciers], il ne les avait jamais vus: comment savait-il que c'étaient eux [les sorciers]? C'est ça qui m'a étonnée. »J.Favret-Saada. Les Mots, Les Sorts, La Mort. Gallimard
 
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Re: « LE SORCIER C’EST L’AUTRE ! »

Message  Arlitto le Sam 5 Mar - 14:01

[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]Pour ces raisons, s'il se présente comme discours critique de l'anthropologie des croyances, à l'encontre du folklore ou de la presse à sensation, s'il apporte bien une explication théorique de la sorcellerie, le livre n'est pas à pas à situer dans le registre habituel de l'ethnologie répudiant le « vécu de l'indigène » pour promouvoir une distance avec son autre, marque incontournable ,pensait-on de l'objectivité scientifique. Le résultat, un autre discours sur les croyances, est inséparable de ses conditions de productions. Ce sont les événements, les rapports qui se sont insensiblement noués entre l'ethnologue et la population et avec une famille d'ensorcelé, les Babin, qui ont conduit la recherche vers d'autres voies, évènements et rapports sans qui rien n'aurait été possible.
« Le livre de Jeanne Favret-Saada résume, à sa manière, les tendances de fond de l'anthropologie actuelle des croyances. Croire n'est pas un objet, c'est en fait une position à l'égard du monde. Comprendre cette position, c'est faire partie d'un système, c'est être un acteur du drame qui se joue, c'est être dans un rapport aux autres dans lequel l'extériorité du regard doit céder la place à une entente préalable. D'où parle l'anthropologue, telle est la question à laquelle doit répondre un projet d'analyse des croyances magiques. Connaître une croyance, comme s'il était question de connaître un objet, perpétue un écart entre ceux qui croient et ceux qui savent. Aborder les croyances comme une position, c'est, en revanche,abolir cette distance sans pour autant renoncer au projet de bâtir un discours rationnel sur les croyances. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] Le livre de Jeanne Favret-Saada a de la sorte le mérite de révéler ces tensions qui tiraillent la raison anthropologique ».Pascal Sanchez La Rationalité Des Croyances Magiques. Droz
Deux faits essentiels mais paradoxaux semblent, en effet, vouer d'entrée tout discours « scientifique » conventionnel à l'échec et la recherche de terrain vaine : tout se passe d'abord comme si la sorcellerie ou en tout cas le sorcier n'existait pas ou plus (les informateurs éventuels, notables médecins, curés éluderont ou invoqueront un passé révolu) .Ce qui va se révéler « fait de parole » est paradoxalement ce dont on ne parle jamais ou qu'on nie, ce qui fait dire à 'auteur qu'il y a là un impossible ou un indicible, quelque chose du réel qui échappe à l'habituelle symbolisation
« Même quand un ensorcelé commente son état avec un proche en qui il a toute confiance, jamais il ne parle de «sorcier» ou de «désorceleur», ne mentionne leur patronyme ou leur localisation exacte. Il emploie des expressions convenues, mais vagues, euphémiques ou à dessein inexactes. Pour le sorcier : « celui qui me l'a fait », « la saloperie », «l'autre », « celui sur qui on se doute » (évidemment, aucun doute ne pèse sur la culpabilité de la personne ainsi désignée). [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] Pour le désorceleur: «un qui est fort pour ça», « la femme qui fait ce qu'elle a à faire », « l'homme de Cossé-le-Vivien» (le désorceleur en question habite bien le canton de Cossé-le-Vivien, mais dans un autre bourg, à quinze kilomètres du chef-lieu).
Cette imprécision délibérée est l'effet d'une censure que les locuteurs exercent sur leur langage parce qu'ils se sentent mal placés dans un double rapport de force : magique et politique. D'une part, la pensée sorcellaire attribue au sorcier la capacité surnaturelle d'entendre à distance. L'ensorcelé et ses interlocuteurs doivent donc rester dans le vague, sans quoi le sorcier se saurait démasqué et tiendrait le raisonnement suivant: si Untel peut parler d'un «sorcier» ou m'accuser nommément, c'est qu'il a consulté un désorceleur, lequel va nécessairement me combattre. Sous cette menace, le sorcier redoublerait ses « tours de force » pour éliminer sa victime pendant qu'il en est temps. De même, l'ensorcelé s'abstient de prononcer le mot «désorceleur», de citer un nom ou une localisation exacte, précisions qui mettraient son magicien à la merci des contre-attaques du sorcier.
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D'autre part, un discours limpide fournirait à un «incroyant» (incroyant dans les sorts, un voisin positiviste par exemple) qui se trouverait matériellement à portée de voix, le moyen de dénoncer le désorceleur aux gendarmes, et de railler la crédulité, l'arriération de l'ensorcelé devant la communauté villageoise. Empêcher cet auditeur éventuel de comprendre représente donc un enjeu capital. » .. J.Favret Saada. Désorceler. eds de l'olivier.
[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]Pour entrer dans ce réel il faut « être pris » selon les mots de l'auteur. Au lieu de construire un «objet», anthropologique Jeanne Favret-Saada a été en fait choisie par ceux qu'elle pensait étudier comme « objets ethnologiques une victime  »- les époux Babin parce qu'ils avaient cru reconnaître en elle les signes d'un pouvoir magique susceptible d'annuler la répétition de malheurs .l'anthropologue est devenue malgré elle désorceleuse, ou encore considérée comme victime devant sa fragilité apparente. Affaire de croyance le système est donc affaire de confiance et qui ose poser la question, « en parler » est donc soit une victime, un sorcier potentiel, soit un puissant désorceleur. L'auteur sera ainsi prise tour à comme désenvouteuse ou victime d'un envoutement dans laquelle elle-même se sentira prise, (je sais bien mais… »), Cliente deux années d'une « magicienne » qui se confiera à elle pour sa propre promotion etc. Le paysan du Bocage qui se pense ensorcelé, sait en même temps, comme on l'a vu plus haut, que cela sera interprété, par ceux qui ne sont pas «pris», comme une «croyance», comme le signe d'un esprit de superstition qui caractérise pour l'autre son état de «paysan» primitif. En conséquence, l'ensorcelé entre dans un  « état de secret» en renonçant à faire appel à toutes les institutions (police, justice, religion, médecine). Il y entre surtout pour limiter tout contact avec le sorcier possible. L'urgence première devient de se protéger de l'extérieur où circule un ennemi doublement menaçant, parce que d'une part on ne le connaît pas et que d'autre part on ne sait pas pourquoi il vous veut autant de mal. La famille se replie à l'intérieur de ses murs en réduisant au strict nécessaire ses sorties et ses relations avec le voisinage, le village ou le quartier ceci dans un bocage déjà paysage d'enclosure.
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Parler, se plaindre serait «se dévoiler, manifester une fragilité qui renforcerait en retour l'hostilité du sorcier. L'ensorcelé ne peut échanger qu'avec celui ou celle qui sera désigné comme guérisseur ou devin. La relation d'extériorité avec l'objet postulat de l'objectivité scientifique est impossible à moins que capable d'en parler par ses questions, susceptible donc d'avoir la « force »(ce qu'on ne cessera de lui demander), l'ethnologue occupe une place dans le système ; ce qui est une toute autre ethnographie.  [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]
La sorcellerie est son propre référentiel : à l'intérieur de son cadre seulement, peut s'instaurer un espace de relations. Ceux qui sont en dehors du champ de luttes ne pourraient rien comprendre aux enjeux.
« A chacun de nos entretiens, les Fourmond se demandaient pourquoi je voulais entendre leur récit : « II ne s'est rien passé, il n'y a rien à dire, il n'y a pas d'histoire à raconter », m'objectaient-elles régulièrement. Puisqu'il était patent que je ne partageais pas le point de vue du bourg et que je ne cherchais pas à leur faire avouer ce dont chacun les accusait, elles ne voyaient pas ce qui pouvait m'intéresser dans leur récit, car il ne s'agissait pas d'une histoire de sorciers. Certes, elles avaient rencontré un désorceleur, mais après tout, il s'était plus ou moins invité lui-même; elles avaient aussi nommé leurs sorciers mais n'en avaient tiré nulle conséquence. La crainte de relancer le scandale mit rapidement fin à ces entretiens, mais on peut se demander si Suzanne Fourmond ne redoutait pas autre chose quand elle me déclara qu'il était dangereux de parler des sorts et, plus encore, de chercher à comprendre.
[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]On prendra peut-être la mesure de l'impossibilité de cette enquête ethnographique si l'on rapproche l'un de l'autre deux énoncés caractéristiques des discours tenus sur la sorcellerie. D'une part, les ensorcelés déclarent que « ceux qui n'ont pas été pris ne peuvent pas en parler » car ils ne conçoivent pas que puissent témoigner des sorts ceux qui ne seraient pas passés par cette expérience singulière. D'autre part, beaucoup disent aussi que ceux qui ont été pris ne doivent pas en parler afin d'éviter d'y être repris. Car moins on en parle et moins on y est pris. Or si l'on élimine ceux qui ne peuvent pas et ceux qui ne doivent pas en parler, il ne reste personne…… » J.Favret-Saada. Les Mots, Les Sorts, La Mort. Gallimard

De l'intérieur donc, va se révéler tout un système tragique où tous occuperont des places ;toute une dramaturgie du malheur . [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] En étudiant la sorcellerie dans le Bocage, Jeanne Favret-Saada découvre peu à peu que cette croyance ne constituait nullement un ensemble hétéroclite et bigarré de représentations, mais, au contraire, sous cette apparence de chaos, un ordre qui se reproduit avec régularité. L'hypothèse d'un sort jeté par un sorcier suit chaque fois, dans l'esprit d'une victime, un cheminement précis et la croyance au pouvoir des sorciers n'apparaît comme la caractéristique première d'une famille paysanne ». Elle ne surgit qu'à la suite d'un long processus éliminant tour à tour les hypothèses rationnelles susceptibles d'expliquer un malheur quelconque
Une répétition de malheurs biologiques, surtout simultanés, éprouve une famille, menace la survie de l'exploitation puis la vie de ses membres : accidents de voiture et de travail ; maladies ; épidémie stérilité des hommes, de la terre ou des animaux ; échecs scolaires ou professionnels ; décès. Loin de céder à une quelconque mentalité primitive, celle-ci va consulter normalement les institutions patentées pour en connaitre les causes et éradiquer la situation: la médecine ; la gendarmerie ; la justice ; les assurances ; les instituts de recherche agricole (analyse des terres et du cheptel) ; et aussi l'Eglise (on est déjà dans le magisme) : bénédiction de la ferme, du commerce, de l'atelier, etc. Mais ces institutions répondent chaque fois par une explication particulière des causes et la mise en œuvre de techniques particulières : même avec des succès partiels, elles n'avancent que peu ou pas d'interprétation globale de ces événements ,ne répondent pas aux pourquoi ,à la question du sens de ce qui arrive .Une idée va se faire jour renforcé par l'échec relatif des dites institutions dont personne ne conteste d'ailleurs la compétence : l'explication serait forcément ailleurs que dans les causes naturelles (climat, sol, épidémie), sociologiques ou personnelles (faute ou erreur d'utilisation du corps, des savoir-faire, etc.).  Le cancer, c'est bien l'irrémédiable le médecin « y peut rien », « mais p'et que Grippon (guérisseur qui a la force), y pourrait quand même l' sauver ? » [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]
Un pas de plus va être franchi dans ce qu'on peut appeler une situation d'énonciation, celle qui avance l'hypothèse d'une attaque et d'une personne malveillante, seule explication sociale restante qui pourrait rendre compte de la globalité du phénomène. Cette hypothèse est le fait non des victimes mais de tiers proches que l'auteur nomme énonciateurs : ils en suggèrent l'idée sans nommer précisément qui que ce se soit : « y aurai-ti quelqu'un qui te veut du mal ? » L'annonciateur vaut par une expérience sociale reconnue : soit par son métier (maquignon, hongreur) qui le met constamment à proximité de telles affaires, soit parce qu'il est un ex-ensorcelé. Avec lui, cet événement sort de la sphère du privé pour entrer dans celle du public par le biais de la rumeur : la famille peut se reconnaître légitimement comme ensorcelée
[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]« L'attaque de sorcellerie, elle, met en forme le malheur qui se répète et qui atteint au hasard les personnes et les biens d'un ménage ensorcelé : coup sur coup, une génisse qui meurt, l'épouse qui fait une fausse couche, l'enfant qui se couvre de boutons, la voiture qui va au fossé, le beurre qu'on ne peut plus baratter, le pain qui ne lève pas, les oies affolées ou cette fiancée qui dépérit... Chaque matin, le couple s'angoisse : « Qu'est-ce qui va 'core arriver? » Et régulièrement, quelque malheur advient, jamais celui qu'on attendait, jamais celui qu'on pourrait expliquer. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]
Quand le malheur se présente ainsi en série, le paysan adresse une double demande aux gens de savoir : demande d'interprétation, d'abord; demande thérapeutique, ensuite.
Le médecin et le vétérinaire lui répondent en déniant l'existence d'une série : les maladies, les morts et les pannes ne s'expliquent pas avec les mêmes raisons, ne se soignent pas avec les mêmes remèdes. Dépositaires d'un savoir objectif sur le corps, ils prétendent éliminer séparément les causes du malheur : désinfectez donc l'étable, vaccinez vos vaches, adressez votre femme à un gynécologue, donnez un lait moins gras à votre enfant, buvez moins d'alcool... Mais quelle que soit l'efficacité du traitement au coup par coup, elle est incomplète aux yeux de certains paysans, car elle affecte la cause et non l'origine de leurs maux. L'origine, c'est toujours la méchanceté d'un ou plusieurs sorciers, affamés du malheur d'autrui, dont la parole, le regard et le toucher ont une vertu surnaturelle…..
[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien].Si « ça n'y fait pas », si le curé (appelé parmi les derniers et pour les « petits sorts » ) « n'est pas fort assez » parce que son paroissien est « pris dur » par les sorts, la question de l'ensorcelé persiste : pourquoi cette répétition et pourquoi dans mon foyer? qu'est-ce qui est en jeu dans cette affaire, ma raison ou ma vie? suis-je fou comme le médecin veut m'en convaincre, ou bien m'en veut-on à mort?
Alors seulement est proposée à ce souffrant la possibilité d'interpréter ses maux dans le langage de la sorcellerie. Un ami, ou quiconque s'est avisé des progrès du malheur et de l'inefficacité des savoirs institués, pose le diagnostic décisif : « Y en aurait pas, par hasard, qui te voudraient du mal? » Ce qui revient à dire : tu n'es pas fou, je reconnais en toi les signes de la crise que j'ai vécue jadis et dont tel désenvoûteur m'a sorti.
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Le prêtre et le médecin se sont éclipsés depuis longtemps quand le désenvoûteur est requis. Le travail de celui-ci consiste à authentifier la souffrance de son patient, le sentiment qu'il a d'être menacé dans sa chair; puis, à repérer, dans un examen très serré, les points où le consultant est vulnérable. Comme si son corps et celui des siens, son domaine et l'ensemble de ses possessions constituaient une même et unique surface criblée de trous par où la violence du sorcier ferait irruption à tout moment. Le désenvoûteur annonce alors clairement à son client le temps qu'il lui reste à vivre s'il s'obstine à demeurer sans défense. Maître de la mort, il en connaît la date et peut la reculer; professionnel de la méchanceté surnaturelle, il propose de rendre coup pour coup à « celui sur qui on se doute », le sorcier présumé, dont l'identité définitive n'est établie qu'après des recherches souvent fort longues. Ainsi s'institue ce qu'il faut bien nommer une cure, dont les séances ultérieures seront occupées à repérer les trous qu'il reste à colmater en fonction de ce que révèlent les occurrences de la vie quotidienne. » J.Favret-Saada. Les Mots, Les Sorts, La Mort. Gallimard
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